Sa pièce Je meurs de ne pas mourir devait être programmée en 2023 aux Teatros del Canal. La création avait été annoncée en 2022. Mais sous la pression des ultra-nationalistes de Vox, le parti d’extrême droite espagnol, la direction du théâtre a préféré annuler, invoquant pour se justifier des raisons « budgétaires ». À l’heure où l’extrême droite poursuit son ascension partout en Europe, la liberté de création est plus que jamais menacée en Espagne.
Propos recueillis et traduits par Clarice Plasteig


Le texte de Paco Bezerra Je meurs de ne pas mourir, traduit par Clarice Plasteig, sera lu à la Chartreuse le 20 juillet 2024 à 20 h dans le cadre du cycle Grandes Lectures. Avec le soutien de la Fundación SGAE et de la Maison Antoine Vitez.
Texte intégral disponible ici !
Clarice Plasteig : Peux-tu revenir en quelques mots sur ton parcours et tes influences ?
Paco Bezerra : J’ai reçu une formation d’acteur au Laboratorio de Teatro William Layton, où l’accent était mis sur la technique et le jeu. Cet enseignement m’a beaucoup aidé lorsque j’ai commencé à étudier l’écriture dramatique à la RESAD (Real Escuela Superior de Arte Dramático de Madrid). Lorsque j’ai commencé à jouer, je n’avais jamais assisté à une représentation théâtrale. Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas un grand lecteur, je n’ai même jamais été un bon élève. Il faut dire que mes parents savent à peine lire et écrire, je fais donc figure d’exception dans la famille ! Le théâtre m’a tout appris, en particulier les tragédies grecques. Je dois énormément à Eschyle, Sophocle et Euripide.
Dans le fond, mon parcours est un mystère. Je n’ai pas choisi le théâtre, c’est le théâtre qui m’a choisi. Il en va de même pour toutes les choses importantes qui me sont arrivées dans la vie !
C.P. : Tu n’avais que 31 ans lorsque tu as reçu le prix national de littérature dramatique. Comment te situerais-tu dans le panorama du théâtre espagnol contemporain ?
P.B. : J’adorerais te dire que j’ai une place sur les scènes contemporaines espagnoles, mais le fait est que j’ai surtout le sentiment d’en être rejeté.
Comment mes textes seront-ils portés à la scène ? Je n’en ai aucune idée et, pour être honnête, ça ne m’intéresse pas
C.P. : Au cours d’une intervention publique, tu as déclaré : « Je n’écris pas du théâtre, j’écris de la littérature dramatique. » Comment définirais-tu la littérature dramatique et en quoi celle-ci diffère-t-elle de l’écriture théâtrale ?
P.B. : Comme les romanciers, j’écris des histoires. Seulement la forme n’est pas narrative, elle est dramatique. Contrairement au roman, elle passe par la parole en action. Ces histoires ne sont pas pensées pour le plateau, d’ailleurs, je ne donne aucune indication scénique. Elles se déroulent dans des lieux imaginaires où se rencontrent les personnages. Comment mes textes seront-ils portés à la scène ? Je n’en ai aucune idée et, pour être honnête, ça ne m’intéresse pas. Je n’écris pas du théâtre car je n’envisage pas la mise en scène. Ce qui m’importe, c’est la fiction.
C.P. : Qu’est-ce qui t’a poussé à interroger la figure de Sainte Thérèse d’Avila ?
P.B. : Comme je te le disais, les choses importantes qui me sont arrivées dans la vie, ce n’est pas moi qui les ai cherchées, ce sont elles qui m’ont cherché. Et Thérèse d’Avila m’a trouvé. C’est elle qui m’a choisi il y a dix ans et elle me poursuit encore. Je suis entre ses mains.
Le monologue, c’est la corde raide de l’expression, un funambule qui déambule sur un fil, un individu seul au beau milieu de la foule. À l’instar de Sainte Thérèse d’Avila.
C.P. : C’est la première fois que tu écris un monologue. Comment s’est imposée cette forme ?
P.B. : C’est vrai, sur les onze pièces que j’ai écrites, c’est mon premier monologue. Et la tâche n’a pas été simple, il me fallait sans cesse justifier l’adresse, l’intention, etc. J’ai trouvé le processus d’écriture beaucoup plus complexe que pour mes textes précédents.
Le monologue est, par principe, une forme antinaturelle mais, en même temps, c’est une forme essentielle et primitive. Le monologue, c’est la corde raide de l’expression, un funambule qui déambule sur un fil, un individu seul au beau milieu de la foule. À l’instar de Sainte Thérèse d’Avila.

C.P. : La pièce aurait dû être créée en janvier 2023 à Madrid, aux Teatros del Canal. Sous la pression de l’extrême droite 1, elle a été déprogrammée. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la récupération de Sainte Thérèse par le pouvoir au XXe siècle… Cette censure a-t-elle une incidence sur tes autres textes ?
P.B. : Ce qui s’est passé a changé ma vie. Jamais je n’aurais cru cela possible. Et je peine toujours à y croire. Jusqu’alors, toutes mes pièces avaient été jouées en Espagne. Mais depuis cette censure, plus aucun de mes textes n’est monté. C’est complètement fou, l’hostilité à laquelle ma pièce a été confrontée, c’est exactement ce qu’elle dénonce ! Cette pièce se voulait un jeu de miroirs avec le passé et, au final, je subis le même sort que Thérèse il y a cinq siècles pour une seule et unique raison : avoir écrit un livre. C’est terrifiant.
De nombreux spectacles ont été annulés depuis que l’extrême droite est présente dans les communes et les collectivités
C.P. : Malgré la censure, Je meurs de ne pas mourir a pu être présentée plusieurs fois en lecture publique et le texte a eu une très bonne réception. N’est-ce pas là une victoire sur la censure ? Ces lectures ont été rendues possibles grâce à certains soutiens que tu as reçus. Quelles ont été les prises de position et les réactions du milieu du spectacle vivant ?
P.B. : C’est vrai que j’ai reçu le soutien de nombreuses personnalités du monde culturel, une pétition a circulé et des gens comme Pedro Almodóvar ou Javier Bardem l’ont signée. En revanche, le milieu théâtral n’a pas été très solidaire, personne n’a vraiment pris position. Ça n’a rien de surprenant. Le théâtre madrilène dépend du pouvoir en place, celui-là même qui a censuré ma pièce. En revanche, aucun de nous n’a vu venir la vague de censure qui a déferlé sur l’Espagne après l’interdiction de mon texte. De nombreux spectacles ont été annulés depuis que l’extrême droite est présente dans les communes et les collectivités. Alberto Conejero en a fait les frais avec sa pièce La Mer : vision d’enfants qui ne l’ont jamais vue. La conséquence, c’est que ceux qui n’ont pas voulu m’entendre lorsqu’il y a eu la polémique autour de mon texte mesurent enfin l’ampleur du désastre.
C.P. : Après avoir subi la pression des politiques en Espagne, Je meurs de ne pas mourir est-elle pour toi une pièce engagée ?
P.B. : Tout ce que je peux dire, c’est que ce texte dénonce les persécutions du pouvoir sur les artistes et la domination qu’il exerce sur la culture depuis des siècles. Ma pièce dit toute la difficulté d’être auteur en Espagne. Et la réalité ne cesse de lui donner raison.
1. La communauté autonome de Madrid est gouvernée par la droite (Partido Popular), qui compose avec l’extrême droite.