En septembre dernier, le Japonais Kurō Tanino créait au T2G Théâtre de Gennevilliers – CDN son premier spectacle en français, Maître obscur. Cette aventure interculturelle, qui s’inscrit dans une relation de longue date avec le lieu francilien et son directeur Daniel Jeanneteau, permet à l’artiste de donner à son très singulier théâtre-paysage une direction et des horizons nouveaux. C’est donc l’histoire d’un pont jalonné de spectacles aussi étranges pour un public français que japonais que nous racontons ici.
Par Anaïs Heluin
À rebours d’une tendance à l’homogénéisation des programmes, le T2G défend une identité que l’on pourrait qualifier de « curieuse ». Plus qu’une ligne artistique précise, construite autour d’une ou de plusieurs esthétiques identifiées, Daniel Jeanneteau, à la tête du lieu depuis 2017, revendique son goût pour des gestes que rien ne rapproche sinon le fait de pouvoir être dits « minoritaires ». « Ce qui m’importe le plus aujourd’hui, dans un moment où d’un côté la culture de masse est en train de réussir sa domination du monde, et où de l’autre s’imposent des courants dramaturgiques très forts et des impératifs quant à la nécessité de faire face à l’époque, c’est de soutenir absolument la singularité, les parcours solitaires », explique-t-il. Les artistes à qui il confère le statut d’associés – ce qui, dans la maison, est synonyme d’accompagnement sur plusieurs saisons avec des accueils en résidence, une programmation de pièces de leur répertoire, un soutien à la production et des temps forts dans le cadre de l’action artistique sur le territoire – incarnent en effet chacun à leur manière une forme d’exception dans le champ théâtral actuel. Ils se nomment Alice Laloy, Stéphanie Béghain, Mohamed Bourouissa, Jonathan Capdevielle, Marion Siéfert, Diane Scott et, depuis cette année, Kurō Tanino.
Une histoire d’amitié franco-japonaise
Avec sa façon très particulière d’appréhender le fait théâtral, l’artiste japonais a rejoint tout naturellement la famille artistique du T2G. Sa fréquentation du lieu ne date pas d’hier mais de 2018, dans le cadre de l’événement « Japonismes 2018 » grâce auquel l’État japonais entend célébrer les 160 ans des relations diplomatiques entre France et Japon. Kurō Tanino se présente alors au public du CDN avec sa dernière pièce en date, The Dark Master, ainsi qu’avec la première création de lui que Daniel Jeanneteau découvre au Japon, Avidya, l’auberge de l’obscurité. « Ce travail m’a totalement sidéré. Le décor réaliste un peu ringard, typé années 1950 n’avait pourtant a priori rien pour me séduire. Mais, au fur et à mesure du spectacle, s’en dégage un charme incroyable, produit par un ensemble de choses venant d’endroits de la représentation très surprenants et inhabituels », se rappelle-t-il. Fort d’une connaissance du Japon qu’il nourrit de nombreux voyages et de plusieurs aventures théâtrales personnelles et collectives depuis son premier séjour en 1998 en tant que résident de la Villa Kujoyama à Kyōto, Daniel Jeanneteau est d’emblée attiré par le phénomène exceptionnel qu’il perçoit en Kurō Tanino. L’étrangeté de son univers, selon lui, ne peut que frapper tout connaisseur du théâtre japonais contemporain.

« Dans un milieu dominé par Oriza Hirata, père de toute une génération d’artistes de théâtre et de cinéma au Japon, le théâtre de Kurō fait presque figure d’anomalie. Ce qui me touche d’autant plus que cette indépendance n’est pas du tout une posture. Si Kurō fait théâtre ainsi, c’est d’abord parce qu’il est dans une relation de grande affection, d’intérêt et de curiosité rare avec les gens qui l’entourent au théâtre comme dans la vie », apprécie le directeur du CDN. Cet engouement qu’il ressent pour l’artiste nippon, Daniel Jeanneteau le traduit avec d’autant plus d’engagement en geste de programmation que la relation du T2G avec la création japonaise contemporaine est ancienne, qu’elle fait pour ainsi dire partie de la personnalité complexe et « curieuse » du lieu. Ce tropisme, on le doit à Pascal Rambert, le prédécesseur de Daniel Jeanneteau, qui a beaucoup contribué à la reconnaissance du théâtre nippon en France en invitant des artistes importants tels que Oriza Hirata et Toshiki Okada. En lui succédant, Daniel Jeanneteau a repris le flambeau japonais et le T2G est désormais identifié non seulement par le public français mais aussi par ses acteurs comme un espace d’accueil pour cette scène artistique. Forcément chargé de cette histoire particulière d’amitié franco-japonaise – qui elle-même peut se lire au prisme d’une attirance réciproque bien connue entre Japonais et Français – sans bien sûr s’y résumer, l’engouement du T2G à l’endroit de Kurō Tanino s’inscrit sur la durée. Jusqu’à déboucher en 2024 sur la première création de l’artiste en français, Maître obscur, créé dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.
Un paysagiste très singulier
Après Avidya, l’auberge de l’obscurité et The Dark Master, Kurō Tanino revient en 2021 à Gennevilliers avec La Forteresse du sourire. Cette reconnaissance française a sur lui un impact et une saveur particulière : « Lorsque le T2G m’offre de programmer mes spectacles, ça ne fait que trois ou quatre ans que mes pièces sont jouées au Japon dans des théâtres publics. Les vingt années précédentes, je ne présentais même pas mes spectacles dans des théâtres mais dans des lieux souvent insolites », nous explique l’artiste au T2G, accompagné de sa traductrice Miyako Slocombe venue pour l’entretien. Auparavant psychiatre, celui-ci fait ses débuts dans le théâtre avec une ignorance qu’il avoue volontiers des façons dont se fait et se vit par ailleurs cet art au Japon. « J’avais alors si peu de connaissances en la matière que le terme de ‘’metteur en scène’’ m’était étranger. Je n’ai pas attendu longtemps avant de détruire l’intérieur de mon appartement pour en faire une scène où je pouvais m’exprimer. Il y avait des sièges pour environ 20 spectateurs, à qui je présentais des formes que j’ai mis du temps à qualifier de théâtrales. Je me disais plutôt que je faisais des choses qui font « un peu » théâtre », se rappelle l’artiste. L’étrangeté qui séduit Daniel Jeanneteau lorsqu’il découvre Avidya, l’auberge de l’obscurité, celle qui plaît ensuite aux spectateurs du T2G, possède ainsi un caractère irréductible à la culture dont elle provient.

L’anomalie, l’exception qu’il constitue sont donc les premiers des passe-frontières de Kurō Tanino, qui toutefois ne se contente pas d’être accepté tel qu’il était avant d’entamer sa carrière internationale. Son œuvre porte en effet la trace d’un chemin vers l’Occident au fil des créations, qui facilite certainement l’inscription sur la durée de l’artiste dans le paysage théâtral français. Les titres de sa première et de sa dernière pièce présentée en France, Avidya, l’auberge de l’obscurité et Maître obscur, donnent une idée assez juste de la trajectoire culturelle de Kurō Tanino. Le mot « Avidya », nom de l’auberge mais aussi terme sanskrit désignant le premier des douze maillons (nidnas) que compte le bouddhisme, ancre la pièce dans un système de pensée et de croyance dont « l’auberge de l’obscurité » explique en partie l’étrangeté sans toutefois la dissiper. La dernière pièce en date de l’auteur et metteur en scène n’a quant à elle pas eu de titre japonais. « Maître obscur » a en effet été traduit de l’anglais The Dark Master, également titre d’un manga de Haruki Izumi dont Kurō Tanino a réalisé plusieurs adaptations. Avant le Dark Master présenté en France à l’occasion de l’évènement « Japonismes 2018 », plusieurs créations portant le même titre ont déjà vu le jour. On devine la complexité du rapport de l’artiste à la nouveauté ! « Mes différentes réécritures de The Dark Master sont liées à de grands changements sociaux. Elles traduisent aussi mon désir de raccourcir à chaque fois la distance qui sépare le spectateur des microcosmes que je lui donne à observer comme à la dérobée », explique-t-il. Cette approche de l’écriture théâtrale comme fabrique d’un « théâtre-paysage », qui charme Daniel Jeanneteau et avec lui bien des spectateurs français, pose la question de la distance culturelle d’une façon très particulière. Au moins autant que les mots, le décor et les gestes « quotidiens » des acteurs composent des espaces habités d’une vie intense et profonde.
Des espaces très « habités »
Jusqu’à Maître obscur, dont la scénographie reproduit avec un grand réalisme un appartement européen si typique des années 1960-1970 qu’il frôle le cliché, les paysages de Kurō Tanino sont toujours ancrés au Japon. Les territoires reculés du pays ont la préférence de l’artiste. Ils sont occupés par de petites communautés qui, malgré leur isolement et leur ancrage dans certaines traditions, sont traversées par une modernité dont la menace a déjà commencé à s’accomplir. Avidya, l’auberge de l’obscurité se tient dans une auberge de cure thermale en bout de course dont les quatre pièces – elles aussi réalisées de façon très naturaliste – sont successivement données à voir au spectateur grâce à un plateau tournant, dispositif que l’artiste réutilise volontiers d’une création à l’autre pour donner une existence quasi-cinématographique à ses tableaux. Une voie de chemin de fer va être construite, rasant sur son passage non seulement des lieux mais aussi des manières de vivre ensemble, des métiers et des gestes. Le cadre de la pièce-paysage qu’est The Dark Master est une salle de restaurant tout à fait fonctionnelle, où l’on fait d’ailleurs la cuisine en direct. La didascalie du livre publié aux Éditions Espaces 34, de même qu’Avidya, nous donne des détails sur le lieu : situé à Ôsaka, il est « niché dans quelque recoin d’un quartier où toutes les enseignes ont définitivement baissé le rideau de fer ». Avec La Forteresse du sourire enfin, ce sont les intérieurs de deux maisons contiguës proches de la mer qui se déploient au plateau.

Davantage que des décors, ces scénographies sont pour Kurō Tanino et ses acteurs des espaces d’expérience, presque des lieux de vie pour l’équipe lors des temps de répétition. « Je cherche à ce que mes plateaux soient beaux. C’est la première condition pour rendre vivants mes paysages, car pour que les comédiens puissent s’y comporter de matière naturelle, avec des gestes proches de ceux qu’ils font dans leur quotidien, il faut qu’ils s’y sentent bien et libres. » Lorsque le metteur en scène et son équipe viennent installer leur auberge au T2G, Daniel Jeanneteau est ainsi frappé par l’odeur de la structure : « Toute la maison embaumait le bois japonais. » L’odorat est davantage sollicité encore dans The Dark Master, où les plats sont cuisinés en direct par l’acteur qui, équipé du même dispositif d’oreillette que son personnage, reçoit les indications lui permettant de réaliser dans le court temps imparti un filet de bœuf poêlé, du riz, de la soupe miso, des croquettes ou encore une omelette… C’est ainsi, en sollicitant des sens qu’éveille rarement le théâtre, qu’opère le charme étrange du théâtre de Tanino, qui se diffuse alors comme par cercles concentriques, depuis le plateau jusqu’à la salle. Cette approche très sensorielle favorise évidemment l’accueil du théâtre de l’artiste dans un champ culturel étranger au sien. Si la traduction est pour ce faire indispensable, elle doit ainsi être particulièrement discrète, respectueuse de l’atmosphère « vraie » qui naît de la rencontre entre un espace de jeu et des acteurs.
Carrefours au milieu de nulle part
« À chaque fois que mes spectacles sont programmés en Europe, la quasi-totalité des répétitions est consacrée au surtitrage. J’y fais attention en me mettant à la place des spectateurs. Le texte doit être le plus court possible », explique Kurō Tanino. Pour sa traductrice Miyako Slocombe, cette recherche de concision est assez naturelle : travaillant essentiellement dans l’univers du manga, elle porte une attention aiguë à l’équilibre entre texte et image qui lui est précieuse pour aborder ce théâtre-paysage. « J’aime ce type de contrainte, qui est commune à la traduction de manga, au surtitrage pour le théâtre ou encore le cinéma que je pratique aussi régulièrement. Dans ces domaines, le traducteur a moins de responsabilité qu’en littérature, où la réception de l’œuvre repose entièrement sur le texte. L’écriture de Kurō Tanino n’est d’ailleurs pas sans points communs avec le style de certains mangas : son caractère très banal, sa part humoristique et surtout son rapport très fort à l’image y font penser. La lenteur et la brièveté des échanges dans son théâtre rendent plutôt facile à respecter la limite du nombre de signes imposée par le rythme du spectacle. Le plus délicat dans la traduction de cet univers réside plutôt dans le parler très caractéristique de certains personnages, que je tâche toujours de transposer en français. »

Dans Avidya, l’auberge de l’obscurité par exemple, une certaine Takiko dite Otaki, 81 ans, parle une langue qui est non seulement de son âge, mais qui présente aussi des accents très familiers et légèrement campagnards – elle parle le dialecte de Toyama. Ce qui donne par exemple, chez Miyako Slocombe, une réplique : « J’en sais fichtre rien où il est le personnel, moi ». Ce parler un peu gouailleur existe dans la pièce avec d’autant plus de précision que les autres protagonistes se manifestent par des verbes tout autres et tous différents. On touche là à l’une des constantes des pièces de Kurō Tanino : carrefours au milieu de nulle part, elles rassemblent des protagonistes divers, qui n’avaient a priori aucune raison de se rencontrer. Cette étrangeté, l’auteur et metteur en scène ne s’attarde pas à l’expliquer. Dans Avidya, l’arrivée d’un vieux marionnettiste et de son fils parmi les hôtes déjà bigarrés de l’auberge est attribuée à une lettre d’invitation qu’ils auraient reçue, sans que personne n’arrive à en déterminer l’origine. L’irruption du Jeune dans le restaurant de The Dark Master n’est pas davantage justifiée : il voyage, dit-il, dans tout le pays et tombe de fatigue lorsqu’il arrive devant le restaurant dont le Patron s’exprime avec un langage tout aussi trivial, mais plus urbain que la grand-mère évoquée plus tôt. « Dans le texte japonais, il ponctue beaucoup de ses phrases par l’insulte ‘’aho’’ que j’ai traduite par ‘’ducon’’ », illustre Miyako Slocombe. Maître obscur a placé la traductrice face à un défi encore différent, qui excède la seule question de la langue.
La traduction au défi de l’IA
Avec Maître obscur, qu’il créée à Gennevilliers avec une partie de l’équipe du T2G et des comédiens français, Kurō Tanino réalise un déplacement qui touche l’ensemble du processus de création ainsi que des acteurs impliqués et rend l’entreprise assez unique dans l’histoire des relations théâtrales franco-japonaises. Daniel Jeanneteau témoigne de la transformation de la vie du théâtre qu’il espérait en initiant la création de ce spectacle en français : « En invitant il y a quelques années le Japonais Hideto Iwaï à venir créer chez nous, j’avais déjà éprouvé la joie de voir notre institution bouleversée dans ses habitudes : pour son spectacle Wareware No Moromoro (Nos histoires), qui rassemblait des habitants de Gennevilliers et des acteurs professionnels, il avait fallu répondre à des demandes totalement inattendues, comme de passer du temps avec des Roms dans un bidonville ou trouver une famille qui voudrait bien accueillir l’artiste comme invité le soir de Noël ! C’est une manière, pour nos grandes maisons, de rester vivantes et souples, d’où ma proposition à Kurō Tanino, qui lui aussi a souhaité rencontrer de nombreuses personnes. Pour les comédiens, cette création a été une expérience très particulière. Kurō n’a pas une approche très rationnelle des répétitions, il se met dans une posture d’écoute très ouverte qui embarque tout le monde et fait naître le spectacle sans que personne sache trop comment. » La surprise est loin d’épargner Kurō Tanino, notamment à l’endroit des interprètes – Stéphanie Béghain, Lorry Hardel, Mathilde Invernon, Jean-Luc Verna et Gaëtan Vourc’h – qu’il choisit lors d’un casting. « Au Japon, il y a très peu de comédiens professionnels comme c’est le cas en France. J’ai donc été très curieux de les rencontrer, passant parfois des journées entières de répétitions à ne faire que parler avec eux », raconte l’artiste.

La place de la traductrice est elle aussi bousculée. Pour la première fois, Miyako Slocombe se retrouve à devoir traduire un texte qui n’a pas été mis auparavant en scène avec des acteurs japonais. « Les captations sont d’habitude pour moi une matière de travail très précieuse : elles me donnent de nombreuses informations qui me permettent de trancher entre les différentes interprétations possibles de chaque réplique. Heureusement, j’avais assisté au casting qui m’a beaucoup appris des artistes. Pour moi qui n’avais travaillé jusque-là que sur le texte, participer à ce moment de la création a été très touchant », nous relate-t-elle. L’écriture de Maître obscur pose aussi de nouvelles questions à Miyako Slocombe. L’Intelligence Artificielle (IA) qui s’y adresse à toutes les personnes présentes, y compris les cinq qui apparaissent l’une après l’autre sur scène, l’interroge. « Quelle langue donner à l’IA ? Les sujets n’ayant pas besoin d’être spécifiés en japonais, fallait-il par exemple lui faire employer le pronom ‘’je’’, ‘’nous’’ ou ‘’vous’’ ? » L’espace d’un instant, elle pense s’essayer à l’utilisation de l’IA pour traduire les répliques de l’Intelligence Artificielle de la pièce, mais y renonce finalement, préférant s’inspirer du langage de SIRI ou des mails automatiques pour trouver l’expression adéquate. Si elle n’attribue guère son choix à une résistance à l’IA, la traductrice n’en est pas moins consciente du danger que représente la démocratisation de cette technologie pour sa profession. « Je crains, surtout en matière de mangas, que les maisons d’édition y fassent bientôt appel pour une pré-traduction, qui limiterait le rôle du traducteur à de l’editing. Or on ne traduit pas de la même façon si l’on a d’abord débroussaillé. Sans m’opposer par principe à tout usage de l’IA, il est essentiel de défendre une éthique à cet endroit. Les syndicats et associations de traducteurs sont vigilants, et il nous faut l’être nous aussi, pour défendre le statut d’auteur qu’a le traducteur en France, ce qui n’est pas le cas au Japon ni dans la plupart des pays ».