Dans le cadre de sa collection « Théâtre en traduction », créée en partenariat avec la Maison Antoine Vitez, Sabine Chevallier, la directrice des Éditions espaces 34, a publié à ce jour sept pièces traduites du japonais. Un geste considérable pour la connaissance des écritures théâtrales japonaises contemporaines en France, encore limitée. On aborde en dialogue avec leur éditrice des œuvres très diverses, mais toutes nourries par un regard critique, par un questionnement sur la société qui n’exclut en rien la poésie.

Propos recueillis par Anaïs Heluin

Anaïs Heluin : Vous lancez votre collection « Théâtre en traduction » en 2009, mais la publication de votre première pièce japonaise ne vient que bien plus tard, en 2016, avec L’Abeille de Hideki Noda, traduite par Corinne Atlan avec le soutien de la Maison Antoine Vitez (MAV). Dans un article que nous republions dans ce dossier, cette dernière associe le succès de ce texte à l’universalité du thème de la spirale de la violence dans les sociétés contemporaines. Est-ce là ce qui vous a attirée dans ce texte ?

Sabine Chevallier : Je crois me rappeler avoir pris connaissance de L’Abeille lors d’une commission de demande d’aide à la traduction de la MAV, qui est pour moi un canal essentiel de découverte de textes étrangers. Je suis d’emblée séduite par l’univers qui s’y déploie, et dont la violence particulière, associée à une forme d’absurde qui confine à la fable, ne m’évoque pas tant certaines formes de théâtre « mondialisé » ou occidental que le cinéma du réalisateur japonais Takeshi Kitano, que j’aime beaucoup. Je n’avais alors jamais rencontré au théâtre des mondes pareils, ce qui m’a donné envie de faire connaître ce texte. Mes conversations avec Corinne Atlan ont alimenté ensuite mon désir, comme le font toujours mes rencontres avec les traducteurs et traductrices des textes étrangers que je souhaite publier.

A.H. : Quelle est selon vous à cette époque la place du théâtre japonais dans le paysage éditorial français ?

S.C. : À ce moment-là, les écritures contemporaines japonaises me sont presque inconnues. Je sais seulement que les Solitaires Intempestifs ont publié des textes des deux artistes japonais les plus connus en France, Toshiki Okada et Oriza Hirata, toujours en lien avec la programmation de leurs spectacles. Cela notamment au T2G-Théâtre de Gennevilliers qui, depuis l’époque de Pascal Rambert, accueille régulièrement des pièces japonaises (voir notre article sur Kurō Tanino, où nous abordons ce lien du T2G à la création nippone). Défendant pour ma part aux Éditions espaces 34 une approche de la pièce de théâtre en tant que texte qui se lit, qui présente une valeur indépendante des mises en scène qu’il peut susciter, je n’ai pour ma part aucun problème à publier un auteur totalement inconnu en France, comme l’est alors Hideki Noda, dont j’ai pu découvrir par la suite qu’il fut l’un des metteurs en scène les plus en vue dans le Japon des années 1980. Il est ensuite parti étudier le théâtre à Londres, avant de revenir dans son pays, où il signe alors plusieurs productions en collaboration avec le monde anglo-saxon – il a d’ailleurs co-écrit L’Abeille avec l’Irlandais Colin Teevan.

Ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer des regards singuliers sur le monde

A.H. : Cette entrée en territoire dramatique japonais vous donne-t-il le désir d’entamer un travail plus large pour la diffusion de ces écritures ?

S.C. : Qu’il s’agisse des collections de théâtre français ou étranger, mes choix éditoriaux se sont toujours basés entièrement sur les textes eux-mêmes et sur l’univers d’un auteur ou d’une autrice. Si nous avons publié L’Abeille, c’est ainsi pour des raisons similaires à celles qui nous font éditer les pièces des Français Claudine Galea, Magali Mougel, William Pellier, du Suédois Rasmus Lindberg, du Chinois Pat To Yan ou encore du Camerounais Kouam Tawa… Ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer des regards singuliers sur le monde. C’est ce que j’ai trouvé dans L’Abeille et dans les six autres textes japonais qui l’ont rejoint depuis dans la collection « Théâtre en traduction » : dans l’ordre chronologique, Ailleurs et maintenant de Toshiki Okada traduit par Corinne Atlan de même que le texte suivant Bleu comme le ciel de Norimizu Ameya, La Promenade des envahisseurs de Tomohiro Maekawa traduit par Patrick de Vos, Un fils formidable de Shū Matsui, Avidya, l’auberge de l’obscurité de Kurō Tanino et enfin du même auteur The Dark Master, trois textes traduits par Miyako Slocombe.

A.H. : Pour aller dans le sens de cette chronologie, Ailleurs et maintenant traduit avec le soutien de la MAV présente sous la forme d’un monologue une réflexion très riche sur le théâtre japonais contemporain et sur sa réception en France. En transit, comme en suspens entre les différents pays où ses spectacles sont accueillis, il exprime une forme de mélancolie liée à l’absence d’ancrage dans une culture précise, au fait d’être selon lui moins apprécié dans son pays qu’à l’étranger, « principalement en Europe, et en Europe surtout en Allemagne et en France ». C’est une pensée tout à fait passionnante pour un éditeur de traductions françaises de pièces de théâtre japonaises !

S.C. : Cette réflexion sur le poids au théâtre du regard de l’Autre, de l’étranger, sur la façon dont le travail d’un artiste peut être réduit à certaines caractéristiques vues comme étant spécifiques à sa culture – en l’occurrence la spiritualité dans la pièce de Toshiki Okada –, est en effet très subtile. Cette pièce est le fruit d’une commande du metteur en scène français Jérôme Wacquiez à Toshiki Okada, dont il avait déjà monté une pièce auparavant. D’où cette mise en jeu des relations franco-japonaises, dont la forme m’a beaucoup intéressée. Car celle-ci est loin d’être classique. Entre le monologue et le récit, Ailleurs et maintenant aurait aussi bien pu être publié comme de la prose, ce qui rejoint la recherche que je mène généralement à Espaces 34 de textes qui ne sont pas inféodées à des conventions et vont s’aventurer du côté d’autres formes littéraires, que ce soit la prose, la poésie… C’est parce qu’il se place à la lisière ou au croisement de plusieurs formes que Toshiki Okada peut explorer de manière si fine notre espèce d’errance liée à la mondialisation.

Nos sept pièces japonaises touchent à mon avis à quelque chose d’universel sans cesser pour cela d’être ancrées dans une culture singulière

A.H. : Les propos du protagoniste d’Ailleurs et maintenant, dans lequel on peut facilement voir un double de Toshiki Okada lui-même, rejoignent le constat que fait Corinne Atlan dans l’article cité plus tôt de la méconnaissance générale du théâtre japonais contemporain en France, notamment du fait d’un paysage encore très lacunaire et anarchique des traductions. Est-ce là une chose qui entre en ligne de compte dans vos choix éditoriaux ?

S.C. : Comme je vous l’ai dit, je raisonne à l’échelle du texte et d’une singularité d’auteur ou d’autrice, et non du champ théâtral dans lequel il s’inscrit. C’est donc à l’accessibilité de chaque pièce que je réfléchis et que je travaille. Les pièces étrangères que je publie transcendent leur culture d’origine. Que ce soit par les thèmes qu’elles abordent ou par le travail de la langue ou de la dramaturgie, nos sept pièces japonaises touchent à mon avis à quelque chose d’universel sans cesser pour cela d’être ancrées dans une culture singulière. L’équilibre est toujours difficile à trouver, et certains paris fonctionnent moins bien que d’autres. Il faut prendre ce risque, par exemple en cherchant à rendre les plus claires et perceptibles possible les intentions de l’auteur. L’échange avec les traducteurs et traductrices est pour cela très précieux : ils ont une vaste connaissance de la langue qu’ils traduisent et de ses subtilités, ainsi que des champs culturels et littéraires, qui ne peut être celle d’éditeur non spécialiste. Sur l’une des pièces japonaises de notre catalogue, Un fils formidable de Shū Matsui, les modifications proposées suite à ce travail n’ont hélas pas été retenues pour l’édition. Ce n’est à mon avis pas un hasard si c’est celle de nos pièces japonaises qui a été la moins vendue. Dans cette sorte d’utopie où un jeune homme décide de fonder une nation dans son appartement, on sent qu’entre les personnages, dans la situation elle-même, quelque chose nous échappe en tant que lecteur français. La traduction de la pièce aurait selon moi gagné à offrir un peu plus d’entrées à son lecteur.

A.H. : Un fils formidable est l’une des quatre pièces que les Éditions espaces 34 ont publiées avec le soutien de la Fondation du Japon, dans le cadre de l’événement « Japonismes 2018 ». Est-ce selon vous le signe d’un véritable désir de soutien de la part du Japon à la diffusion des écritures théâtrales en France ?

S.C. : Oui, tout à fait et cela a permis d’accéder à d’excellents textes : en plus de la pièce de Shû Matsui, La Promenade des envahisseurs de Tomohiro Maekawa traduite avec le soutien de la MAV et les deux textes de Kurō Tanino. Ces pièces sont très différentes entre elles, et n’ont rien à voir non plus avec celles que nous avons évoquées plus tôt, ni avec Bleu comme le ciel de Norizimu Ameya – traduit avec le soutien de la MAV – dont nous n’avons pas encore parlé mais que j’aime beaucoup. La première revisite le motif de l’envahissement extra-terrestre en plaçant au cœur de sa dramaturgie les questions de l’amour et du langage. Quant à Kurō Tanino, très apprécié en France pour ses mises en scène, il est aussi selon moi un grand auteur, ce qu’Avidya, l’auberge de l’obscurité et The Dark Master montrent à mon avis très bien par à la fois cet ancrage dans un monde culturel précis et cette universalité du questionnement sur l’emprise sociale des vies et le sens de la transmission.

Ce théâtre se distingue plus pour moi par le regard qu’il porte sur la société, critique mais non frontal

A.H. : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur votre répertoire de pièces japonaises ? Une image s’en dégage-t-elle malgré les grandes différences que nous avons pu relever ?

S.C. : La réponse est très difficile. Je dirais que d’une façon générale, la question de la forme n’est pas la priorité des auteurs de ce corpus. Ce qui s’explique en grande partie sans doute par le fait que tous mettent aussi en scène leurs propres textes, pratique très répandue au Japon. Ce théâtre se distingue plus pour moi par le regard qu’il porte sur la société, critique mais non frontal. Rien à voir toutefois avec d’autres types de théâtres engagés que l’on connaît, comme un certain théâtre français qui peut prendre des voies très documentées ou intimistes, ou le théâtre britannique qui pose lui aussi des questions très sociales mais sous des formes que l’on peut dire plus didactiques, plus classiques. Certains sujets abordés par le théâtre japonais ne le sont que peu ailleurs, comme Fukushima dans Bleu comme le ciel. Nous ne parlons plus de cette catastrophe atomique alors qu’elle continue de peser sur nos vies. Norizimu Ameya s’empare du sujet avec une poésie qui est présente chez tous nos auteurs japonais et qui me touche d’autant plus qu’elle cohabite avec une part critique.