En ce début d’année 2025, Sur le Ring prend la direction du Japon et tente de dresser un état des lieux des échanges entre les scènes contemporaines française et japonaise.

Ces échanges ne datent pas d’hier – Jean-Louis Barrault, déjà en 1965, invitait le théâtre Kabuki de Tokyo à l’Odéon et, depuis, nombreux sont les artistes japonais à s’être produits sur les scènes françaises. Les lecteurs se souviendront de l’Antigone de Satoshi Miyagi qui, en 2017, ouvrait le Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes. Et tandis qu’en 2018, l’évènement « Japonismes » entendait célébrer l’anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la France, les spectateurs français découvraient la vivacité tenace des formes traditionnelles et la grande vitalité de la scène contemporaine.

Du côté du Japon, le Shizuoka Performing Arts Center (SPAC) s’est engagé dès sa création, en 1995, à développer des échanges artistiques internationaux, pour beaucoup avec la France.  Dirigé aujourd’hui par Satoshi Miyagi, figure incontournable de la coopération artistique franco-japonaise, le SPAC invite régulièrement de grands noms de la scène française à créer une pièce de leur choix. En 2013, Claude Régy mettait en scène la troupe japonaise dans une pièce de Maeterlinck, Intérieur, présentée l’année suivante au Festival d’Avignon.

Des liens forts, donc, qui traduisent la fascination qu’exerce l’Archipel sur l’Hexagone, mais qui peinent encore à faire entendre les voix de la jeune création japonaise. Les auteurs présents sur nos plateaux (les autrices sont souvent absentes des festivités, exception faite de Satoko Ichihara au T2G en 2024) sont toujours invités à mettre en scène leurs propres textes, dans le cadre d’évènements diplomatiques sur des scènes institutionnalisées. Le dialogue reste donc timide, et ce malgré le travail formidable du T2G-Théâtre de Gennevilliers qui, sous la direction de Pascal Rambert puis de son successeur, Daniel Jeanneteau, a largement contribué à rendre visibles les dramaturgies contemporaines japonaises, grâce à des collaborations intenses avec de nombreux auteurs et metteurs en scène, dont Kurō Tanino, artiste associé du T2G depuis 2017, mais aussi avec des productions comme le SPAC. Il faut également saluer le travail de la Maison de la culture du Japon à Paris qui accueille dans ses locaux de nombreux spectacles, dont dernièrement la création de Toshiki Okada, The Window of Spaceship ‘In-Between’.

Pour autant, les liens qui se sont tissés entre les productions françaises et japonaises n’ont pas permis aux auteurs et autrices dramatiques de se frayer un chemin sur nos plateaux, et ce malgré le travail remarquable des traducteurs et des traductrices.

Il est vrai que peu d’équipes artistiques françaises ont osé s’emparer de ces écritures. Alors oui, au tournant des années 2000, l’adaptation par Frédéric Fisbach de Tokyo notes, d’Oriza Hirata sur la scène de La Villette, ouvre la voie à quelques créations, notamment Le Grenier, de Yōji Sakate, traduit par Corinne Atlan et mis en scène par Jacques Osinski au Théâtre du Rond-Point, en 2010, ou encore Cinq jours en mars, de Toshiki Okada, traduit par Corinne Atlan et mis en scène par Jérôme Wacquiez dans le Off d’Avignon en 2014. Toutefois, depuis, il ne se passe rien, ou presque…

Il serait bon, pour tâcher de mieux comprendre cette absence sur nos scènes, de relire l’excellent article de Corinne Atlan « Le Théâtre japonais d’aujourd’hui et sa traduction : un état des lieux » dans lequel elle déplore le manque d’intérêt des metteurs en scène français qui, trop souvent, perçoivent le théâtre japonais « au mieux comme exotique, au pire comme hermétique ». Ce triste constat résonne avec les mots de l’auteur dramatique Toshiki Okada dans son monologue Ailleurs et maintenant, traduit par Corinne Atlan et publié aux éditions Espaces 34, dont nous reproduisons pour ce numéro un large extrait :

C’est le cas pour ma dernière pièce (…) mais aussi fondamentalement pour toutes mes créations : quand on les joue à l’étranger, les critiques disent invariablement que c’est « très japonais ». Je me demande bien en quoi c’est « japonais », mais je commence à m’habituer à ces remarques. Je m’y suis habitué, mais j’en ai plus que marre d’entendre ça. Japonais, japonais. En général c’est dit dans un sens positif (…). Mais quand un Occidental dit ça, à quel aspect de mon travail fait-il référence, concrètement ? D’un côté, je trouve ça intéressant, sincèrement, mais par ailleurs je ressens un certain énervement face à ces gens qui ne connaissent absolument pas le Japon et répètent à qui veut l’entendre que ce que je fais est « japonais, très japonais ». Je préfèrerais qu’ils s’abstiennent. Mais je ne suis pas exclusivement dans l’agacement : une part de moi se dit que ces gens qui observent mon travail objectivement, de l’extérieur, sont peut-être à même de saisir l’essence de ce côté « japonais » de mon travail. Pourquoi est-ce que (…) cela suscite en moi des émotions négatives : de l’énervement, une envie irrépressible de prendre le contrepied de ces affirmations ? Quand on me dit par exemple que « les silences et les intervalles étaient pleins d’une profondeur très japonaise », c’est plutôt une critique positive. Mais quand j’entends ça, je me dis juste que j’en ai marre. (…) Parfois ça me déprime aussi, je me dis : ah, finalement, mes pièces sont reçues à l’étranger uniquement comme un objet exotique. En fin de compte, si ce qualificatif est le seul commentaire qu’elles peuvent attirer, c’est parce qu’elles débordent d’un exotisme « japonais » justement, et qu’elles échouent à susciter des critiques dépassant ce qualificatif. C’est ma limite, la limite de ce que je suis capable de créer. Et si c’est ma limite, je n’y peux rien.

Ce dossier se veut une première piste de réflexion sur un dialogue amorcé certes depuis bien longtemps, mais qui demeure encore timide. Cette traversée se fera en compagnie de celles et ceux qui s’efforcent de le rendre audible :