Pour appréhender les outils et les techniques du surtitrage, rien de mieux que de suivre des traducteurs en action. Dominique Hollier et Sophie Magnaud nous ont offert cette chance à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, autour de leur surtitrage à quatre mains et vers l’anglais de L’Amante anglaise de Marguerite Duras, mis en scène par Émilie Charriot. C’est donc à partir de ce cas particulier que nous abordons la pratique dans son ensemble, étape par étape.
Par Anaïs Heluin
Si le surtitrage concerne avant tout en France des spectacles en langue étrangère, il est quelques exceptions. Certains théâtres proposent en effet des séances surtitrées en français pour le public sourd et malentendant. Il existe aussi une offre, de plus en plus importante ces dernières années, de surtitrage en anglais à destination des publics non francophones. Ce contexte singulier nous permet de nous pencher sur les outils et les techniques du surtitrage, tout en mettant en évidence la fragilité du surtitreur, évoquée dans l’article précédent.
Le poste de surtitreuse vers l’anglais a été créé en 2018 par l’Odéon, dans le cadre d’une politique ambitieuse d’accessibilité. Avant d’inviter ses consœurs Sophie Magnaud et Katharina Bader à partager avec elle ce travail, Dominique Hollier a d’abord occupé seule cette fonction. Pour elle, « si les artistes étrangers ne peuvent se passer de surtitres lorsqu’ils sont programmés en France, l’enjeu, en matière d’accès du public à l’œuvre est moindre pour les artistes français. À quelques exceptions près, ils s’en préoccupent assez peu ».
Traduction et découpage, allers-retours
Si en tant que commanditaire des surtitrages, l’Odéon est très au fait des besoins des professionnels qui les réalisent – ce qui selon les témoignages recueillis dans notre précédent article est loin d’être la règle –, les compagnies programmées sont parfois moins au fait des étapes qui précèdent celle du « topage », ou régie des titres. Ces « étapes incompressibles », selon l’expression de Dominique Hollier, sont prises en charge par les traducteurs à distance du lieu de représentation et de celles et ceux qui y travaillent. C’est pourquoi nous nous rendons au domicile de Dominique Hollier, avant d’aller à la rencontre de sa collègue Sophie Magnaud, aux Ateliers Berthier, pour la première de L’Amante anglaise le 21 mars 2025, qui est l’une des représentations du vendredi surtitrées en français à l’Odéon – d’autres le sont en anglais le même jour de la semaine, ainsi que le samedi dans le 6e arrondissement. Dans son appartement, devant l’ordinateur qui est son principal outil de travail, la traductrice, riche d’une dizaine d’années d’expérience de surtitreuse, évoque les deux premières phases de ce travail, qui en compte trois. Soit la traduction et le découpage en surtitres. Sans oublier les prérequis pour pouvoir s’y lancer : « L’envoi par la compagnie de la captation vidéo la plus récente possible – ou, à défaut, un fichier audio – et le texte du spectacle en fichier Word afin que l’on puisse travailler directement dessus et mener à bien les deux premières étapes du surtitrage : la traduction et le découpage. » Des choses simples a priori, qui en pratique le sont parfois moins.

Dominique Hollier n’a guère à creuser dans sa mémoire pour trouver un exemple de débuts compliqués, qui augurent souvent de relations peu fluides sur l’ensemble du parcours de surtitrage. « Il nous est arrivé avec Sophie, pour la mise en scène d’un classique français, de devoir bousculer quelque peu l’ordre normal de nos opérations, ce qui arrive fréquemment. Car il faut le dire, le surtitrage c’est souvent le bordel ! », s’amuse la traductrice avant de poursuivre. « La captation mettant du temps à arriver, ce qui hélas se produit souvent, nous avons commencé à travailler sur un texte que nous avons trouvé sur internet pour gagner du temps. Après quoi, la compagnie nous a envoyé un pdf du texte utilisé pour le spectacle – une autre édition que la nôtre – accompagné de quelques scans indiquant des coupes et changements… », nous relate-t-elle, preuve à l’appui. Elle nous montre aussi le premier découpage qu’elle a réalisé à partir de sa trouvaille sur internet : sur un fichier Word, s’affiche une série de courtes unités de phrases regroupées par deux, avec des césures apparentes. « N’ayant à ce stade rien vu du spectacle, je réalise cette première segmentation selon le rythme qu’il me semble logique d’adopter au plateau. Il faut ensuite bien sûr tout refaire une fois que l’on a la captation, mais cela permet déjà d’établir une première traduction en anglais – alors qu’habituellement, je traduis dans le sens inverse. » En regard de son fichier français, Dominique Hollier place son équivalent anglais, où le texte s’affiche sous la même forme. « Nous avons retravaillé le découpage et la traduction une fois la captation reçue, puis plusieurs fois jusqu’aux premières », dit-elle.
Une traduction particulière
Ces allers-retours très nombreux entre le spectacle et sa traduction prennent un temps considérable, mais nécessaire pour que « le surtitrage soit le plus collé possible au spectacle, chose plus ou moins aisée selon les cas », nous dit Sophie Magnaud que nous avons maintenant rejointe aux Ateliers Berthier. Selon un dispositif mis au point avec ses deux collègues pour les cas où celles-ci décident d’élaborer un surtitrage à deux, la traductrice s’est d’abord chargée d’une moitié de L’Amante anglaise, avant mise en commun avec Dominique Hollier qui s’est occupée de l’autre partie. « Deux cerveaux valent toujours mieux qu’un ! En te relisant, ta collègue apporte toujours un regard différent qui permet d’améliorer le résultat. Comme Dominique, d’habitude je traduis dans l’autre sens, alors ça me rassure de travailler à deux. Après relecture mutuelle, nous unifions pour parvenir à un surtitrage homogène », nous explique-t-elle. Entrée en surtitrage en 2022 sur Le Ciel de Nantes, de Christophe Honoré, Sophie Magnaud en maîtrise maintenant parfaitement la gymnastique, très différente de celle qu’elle met en œuvre pour une traduction théâtrale classique. « Afin de permettre la compréhension la plus immédiate et la plus facile possible pour le spectateur, ce qui est l’objectif premier du surtitrage, il nous faut déjà réduire le texte au maximum. Il s’agit de trouver la façon la plus courte possible de traduire, tout en respectant le spectacle et de faire des choix. Ce qui veut dire aussi des sacrifices, qui portent sur ce qui n’est pas indispensable à l’intelligibilité de l’intrigue. »

Les surtitres étant le plus souvent projetés sur deux lignes de 50 signes chacune (espaces comprises) maximum – la plupart des traducteurs préférant s’en tenir à 45, voire moins pour l’agrément du spectateur qui doit pouvoir se concentrer sur la scène –, l’effort de condensation fourni par le surtitreur contraint en effet largement sa traduction. C’est pourquoi Sophie Magnaud qualifie celle-ci d’ « essentiellement technique, dans la mesure où l’efficacité prime par rapport au style. Ce qui nous mène à préserver au maximum dans la langue cible de l’ordre des syntagmes du texte original ». Le surtitrage laisse toutefois assez de liberté à ses praticiens pour donner lieu à des visions différentes. Ainsi Dominique Hollier, tout en convenant de la dimension technique de ce type de traduction, insiste sur la nécessité de traduire selon l’esprit et la couleur de la mise en scène, en particulier dans le cas de classiques. « Par exemple, lorsque j’ai surtitré L’Avare très trash et contemporain de Ludovic Lagarde, j’ai traduit dans une langue très actuelle en gardant toutefois des traces de l’époque de Molière. Laquelle aurait été beaucoup plus présente dans le cas d’une mise en scène plus conventionnelle. » Cette grande porosité du surtitrage à l’esthétique et à l’énergie du plateau rend certains spectacles beaucoup plus difficiles que d’autres à traiter. L’Amante anglaise ne fait pas partie des spécimens les plus délicats. « La langue de Duras, assez brève, se prête plutôt bien à l’exercice du surtitrage. Et les trois interprètes du spectacle mis en scène par Émilie Charriot, Dominique Reymond, Nicolas Bouchaud et Laurent Poitrenaux, sont des acteurs très réguliers, donc faciles à suivre en régie », estime Sophie Magnaud. Si tous les surtitreurs ne sont pas tenus d’assumer les trois étapes du métier, elle et Dominique Hollier aiment à le faire. « Après un travail plutôt solitaire, la régie permet d’être dans le théâtre, d’y évoluer au plus près des équipes artistiques et techniques. »
Destination finale : la régie
Sur la passerelle des Ateliers Berthier, où elle s’apprête à assurer la régie des surtitres – ou « topage » – de L’Amante anglaise, aux côtés des techniciens de l’équipe du spectacle – tandis qu’à l’Odéon, dans le 6e arrondissement de Paris, comme dans d’autres théâtres, le « topeur » est isolé dans une loge, en corbeille –, Sophie Magnaud nous présente son poste de travail. L’ordinateur est ouvert sur Glypheo, logiciel sorti en 2014 et qu’utilisent désormais tous les traducteurs ou presque, puisque gratuit et simple d’utilisation. On y retrouve le texte du document Word décrit plus tôt : Dominique et Sophie l’ont transféré dans ce programme avec lequel elles se sont entraînées plusieurs fois avant la première, afin de vérifier et d’affiner la correspondance de leurs titres avec le spectacle. « S’il s’agit d’un spectacle existant, dont la captation est donc censée être fidèle à l’état de la pièce au moment de sa programmation, nous faisons plusieurs essais à domicile puis venons à une ou deux répétitions. Quand on a affaire à une création, le travail de découpage n’ayant pu être fait en amont grâce à une captation, il nous faut parfois venir davantage en répétition pour le réajuster, ce qui prend du temps », détaille Sophie Magnaud. Dans la salle encore vide, elle nous fait une petite démonstration de topage. Pour faire défiler les titres que l’on voit s’afficher à la fois en haut de son écran et sur le panneau LED qui sert ici, comme la plupart du temps, de système de projection des surtitres – certaines compagnies peuvent cependant préférer utiliser deux panneaux latéraux, qui obligent le traducteur à un découpage en trois courtes lignes –, elle n’a qu’à cliquer sur la flèche basse de son PC, ou sur sa souris. Un geste en apparence élémentaire, mais qui nécessite une intense concentration.
« Il faut être un peu nerveux pour faire ce travail ! Alors qu’un régisseur lumière ou son a entre 30 et 200 tops sur un spectacle, pour nous c’est environ 2 000 pour 1 h 30 – 2 heures de représentation. Imaginez pour des pièces de quatre heures ! » Ainsi, pour Les Paravents de Jean Genet, mis en scène par Arthur Nauzyciel et programmé en mai-juin 2024 à l’Odéon, ce n’est pas moins de 5 000 clics qu’a dû effectuer la surtitreuse en poste, sur quatre heures de spectacle avec entracte. Cela au rythme du jeu, qui toujours est susceptible de s’éloigner de la partition prévue. « Dans ce cas, nous devons pouvoir nous ajuster au mieux, soit en changeant l’ordre des cartons (mot qui, dans le jargon du surtitrage, désigne une unité de surtitres), soit en insérant un carton noir. Cette faculté de réaction est particulièrement nécessaire au topeur lorsque le spectacle contient une part d’improvisation. » Dans tous les cas, le surtitreur doit suivre à la régie une règle essentielle : ne jamais précéder avec ses titres la parole des acteurs, afin de ne pas gâcher les effets et surprises de la pièce, fondamentaux par exemple dans les spectacles comiques. L’ensemble des outils et techniques aujourd’hui utilisés pour le surtitrage limitent largement les risques de ratés cosmiques, comme Dominique Hollier a pu en connaître du temps où régnait le vidéoprojecteur, toujours employé dans certaines structures pour lesquelles un panneau LED représente un investissement trop lourd. Avec les panneaux LED, le matériel ne chauffe plus et la manipulation est plus simple, ce qui représente une avancée de taille.
Un art de la disparition
Après paramétrage par un régisseur du théâtre, qui « cale » notamment les titres en se basant sur le plus long d’entre eux, le surtitreur œuvre en autonomie avec une probabilité très limitée d’avarie technique. Il peut régler très simplement la luminosité de son surtitre en fonction de l’éclairage du plateau, afin d’éviter de parasiter le spectacle. Pour fondre au mieux son texte dans l’atmosphère de la pièce, le traducteur peut être amené à échanger avec le régisseur vidéo. Ce qui est rarement le cas à l’Odéon, le surtitrage vers l’anglais n’étant pas réutilisé par les compagnies, à moins qu’elles aient ensuite une tournée prévue à l’étranger. Auquel cas certaines peuvent gagner à considérer le surtitre comme un possible élément dramaturgique, et le fondre ainsi au mieux à leur proposition.
C’est d’ailleurs la plupart du temps le but ultime du surtitreur que de faire oublier le plus possible son travail, comme nous l’avons développé dans notre article précédent. Pour bien disparaître toutefois, le traducteur en charge des surtitres a besoin en amont du spectacle d’être pleinement reconnu et tenu au fait des modifications apportées au spectacle entre le moment où il en reçoit texte et captation et la date du premier surtitrage. « En Angleterre, les compagnies ont dans leur équipe une personne que l’on appelle ‘’stage manager’’, dont l’une des fonctions est de noter chaque jour toutes les modifications de texte, de déplacement ou autre. Elles ont donc une conduite à jour à chaque moment de vie du spectacle. Nous n’avons pas cela en France, hélas », regrette Dominique Hollier. Si la technique du surtitrage a très nettement progressé, des progrès sont donc encore à faire dans l’intégration du surtitreur à la vie du spectacle dont il est pourtant un maillon essentiel.
