Le samedi 5 juillet, nous avons appris que notre amie Myrto Gondicas n’était plus. Après plusieurs semaines de lutte contre les conséquences d’une très lourde opération, son corps a lâché.
Le choc est immense. La peine, tout autant.
Cela faisait plus de trente ans que Myrto avait rejoint la Maison Antoine Vitez ; elle était arrivée, sur les conseils de Pierre Judet de la Combe, en offrant à Jacques Nichet une magnifique traduction nouvelle et entièrement pensée pour la scène de l’Alceste d’Euripide. C’était en 1992. Membre du comité grec depuis cette date – elle en fut la coordinatrice de 2013 à 2020 – son talent ne s’exerçait pas uniquement dans le domaine du théâtre, mais aussi dans celui de la poésie, et ne se limitait pas au grec ancien, explorant volontiers, avec un goût sûr et exigeant dans les choix, le grec moderne.
On lui doit, inscrits au répertoire de la MAV, la traduction de La Tour de Babel de Dimìtrios Vyzàntios (1837) – pièce unique et jalon du théâtre grec aux premiers temps de son indépendance – comédie de mœurs, mais aussi « langagière », où s’opposent des versions et des conceptions plus ou moins incompatibles et rivales d’une même langue, le grec, au sein d’une culture qui brasse quasiment toutes celles de la Méditerranée.
Myrto choisissait avec soin les auteurs contemporains qu’elle traduisait : on s’en rendra compte en lisant ou en relisant ses traductions de P.E.T.U.L.A de Lèna Kitsopoùlou, Nature morte. À la gloire de la ville de Manòlis Tsìpos et Le Saut du cascadeur d’Anna Karaba, traduit en collaboration avec Anne Dimitriadis.
Son travail de traductrice d’auteurs grecs classiques inclut également une splendide traduction (pour une mise en scène d’Olivier Werner) des Perses d’Eschyle, en collaboration avec Pierre Judet de la Combe, aux éditions Anacharsis, et du Manuel d’Epictète, suivi de quelques Entretiens, réunis sous le titre Ce qui dépend de nous aux éditions Arléa. Toujours pour la scène, elle avait également signé avec Pierre Judet de la Combe, en 1995, une traduction de Prométhée enchaîné, pour une mise en scène de Michel Raskine. Ce dernier avait dirigé, avec une promotion de l’école de la Comédie de Saint-Étienne, une très belle mise en espace de Nature morte. À la gloire de la ville, au Festival d’Avignon en 2014.
Son champ d’activité incluait aussi la traduction de la poésie grecque contemporaine, la rédaction d’articles, le travail éditorial. À partir de 1997, elle a participé à l’édition des œuvres posthumes de Cornelius Castoriadis.
En 2014, elle a dirigé (aux éditions Théâtrales) la réalisation du onzième Cahier de la Maison Antoine Vitez, consacré aux auteurs dramatiques grecs d’aujourd’hui, Miroirs tragiques, fables modernes. Dans la foulée, elle a participé à l’édition, sous la direction d’Olivier Descotes, d’un panorama des écritures théâtrales de la Grèce moderne (1830 – 1957), D’aventures en miracles (L’espace d’un instant, 2015).
Elle était membre du comité de rédaction de la revue Phoenix et dirigeait, avec Marie Cosnay, la collections « Nobis » (traduction de textes littéraires du grec ancien et du latin) aux éditions Nous.
On trouve sa signature, comme traductrice ou autrice, dans d’innombrables revues de littérature ou de poésie : L’Atelier du roman, Coaltar, Rue Saint-Ambroise, N4728, Brèves, Fario, La Passe, Borborygmes, Les Carnets d’Eucharis, Filigranes, L’Intranquille…
Depuis plusieurs années, elle collaborait avec Michel Volkovitch – pour sa collection Le miel des anges, à la traduction de poètes grecs d’aujourd’hui.
En juin 2024, elle avait fait paraître, aux éditions l’Atelier de l’agneau, le recueil Neuf poètes grecs contemporains.
On pouvait parler de traduction pendant des heures avec Myrto, mais aussi de beaucoup d’autres sujets. Elle était une camarade attentive, curieuse, délicate, disponible, qui aimait rire et partager des moments conviviaux.
Elle a fait partie d’une chorale LGBT à Paris. Elle aimait beaucoup la musique.
Elle aimait aussi beaucoup les oiseaux.
Elle va beaucoup nous manquer.
Laurent Muhleisen et l’équipe de la MAV.
À lire : Traduire le malentendu, par Myrto Gondicas