Auteur dramatique britannique d’origine canadienne, Evan Placey écrit pour la jeunesse sans jamais céder au ton moralisateur. Son théâtre capte avec justesse l’intensité de l’adolescence et en révèle les territoires intimes. Adélaïde Pralon, sa traductrice et complice de longue date, revient avec lui sur son parcours. Entretien.
Par Adélaïde Pralon
Adélaïde Pralon : Tu as écrit plus d’une dizaine de pièces pour la jeunesse, aujourd’hui traduites et jouées partout dans le monde. Comment as-tu commencé à écrire pour le jeune public et plus particulièrement pour les adolescents ?
Evan Placey : C’est arrivé un peu par hasard. Il y a des années, alors que j’espérais devenir auteur de théâtre à part entière, j’ai commencé par écrire des pièces pour adultes et, en même temps, pour gagner ma vie, je travaillais avec des groupes d’enfants et d’adolescents. Je donnais des cours de théâtre ; j’accompagnais des élèves à besoins spécifiques dans les écoles ; je travaillais aussi avec différentes institutions, notamment avec le Hackney Empire Theatre, à Londres, au sein de leur programme « Outreach and education » visant à attirer un public adolescent à travers des ateliers, des rencontres et des événements culturels. Un jour, j’ai rencontré les directeurs du Hampstead Theatre qui m’ont expliqué que, pour encourager les auteurs en début de carrière, ils commandaient tous les ans à trois d’entre eux des pièces à destination des jeunes acteurs de leur compagnie. J’ai pensé que ce serait le moyen idéal de réunir les deux mondes dans lesquels je gravitais et de concilier mes deux formes de travail – les cours de théâtre que je donnais dans les écoles et mon écriture – qui étaient jusque-là complètement séparées. Je leur ai aussitôt fait part de mon enthousiasme. Ils ont ensuite demandé à des acteurs de venir lire des extraits de pièces afin de décider avec eux des auteurs à qui ils passeraient commande. J’ai été choisi et c’est comme ça que j’ai écrit ma première pièce pour ados, Banana Boys. J’ai pris tellement de plaisir à écrire pour la jeunesse qu’à partir de là, je n’ai plus arrêté.
A.P. : Après cette première expérience, les commandes se sont-elles enchaînées ?
E.P. : Oui, comme souvent, cette première commande a donné lieu à d’autres rencontres et à d’autres commandes. Si je me souviens bien, ensuite, il y a eu Holloway Jones, écrite en 2011 pour la compagnie Synergy qui travaille avec des détenus et anciens détenus. Avant ça, peut-être quelques pièces courtes que j’ai oubliées. Puis, Ces filles-là, commande conjointe de trois théâtres qui a été créée avec trois distributions différentes au cours de l’été 2013. J’ai ensuite écrit Pronom pour le dispositif Connections du National Theatre qui commande chaque année des pièces à plusieurs auteurs afin qu’elles soient travaillées et jouées par des troupes de jeunes dans tout le Royaume-Uni. À partir de là, les gens se sont dit : « Oh ! Evan sait faire ça ! Il sait écrire pour les ados ! » J’ai reçu de nombreuses sollicitations.
Les jeunes sont généralement plus ouverts et plus enthousiastes. Ils n’ont pas peur d’explorer de nouvelles idées
A.P. : Qu’est-ce qui t’attire dans l’écriture pour dans cette tranche d’âge en particulier ?
E.P. : Il me semble que les jeunes sont généralement plus ouverts et plus enthousiastes. Ils n’ont pas peur d’explorer de nouvelles idées. Ils se trouvent à ce moment de leur vie où l’on découvre qui on est. Donc, quel que soit le sujet que vous abordez, ils accueilleront vos réflexions à bras ouverts parce qu’ils ne se sont pas encore forgé d’opinions arrêtées sur le monde (contrairement aux adultes qui ont des opinions plus tranchées et avec qui il est parfois plus difficile de discuter parce qu’ils viennent au théâtre avec des visions préconçues sur l’actualité et la société). Je crois que les jeunes sont plus… je cherche le mot juste – « malléable » n’est pas le bon mot parce qu’il sous-entend qu’ils sont influençables – mais je veux dire qu’ils sont un peu comme des « éponges », capables « d’absorber » tout un ensemble d’idées afin de déterminer ce qu’ils pensent individuellement.

De plus, d’un point de vue dramaturgique, comme l’adolescence est une période de la vie pleine de changements, c’est une source d’inspiration très riche, parce que tout paraît plus excitant, plus inédit, plus dramatique. Les enjeux sont plus grands aussi, à cause de cet énorme afflux d’hormones ! L’expérience de la vie est plus intense pour un adolescent.
A.P. : Penses-tu que ce public ait des attentes particulières par rapport au théâtre ? Est-ce que ça change ta façon d’écrire de savoir que tu t’adresses à ce public ?
E.P. : Non, du moins, pas consciemment. J’ai surtout l’impression de travailler encore plus dur parce que, bien souvent, les ados n’ont pas choisi d’aller au théâtre. Ils sont là parce que leurs professeurs ou leurs parents les y ont emmenés. J’accorde donc beaucoup d’attention à l’ouverture de la pièce. Il faut les choper dès les premières minutes, sinon, c’est foutu. C’est ça qui m’intéresse : cette énergie bouillonnante avec laquelle j’ai pris l’habitude de travailler. Quand ils entrent dans la salle, il y a du bruit, de l’agitation et cette question sous-jacente : « C’est quoi, ce truc ? Qu’est-ce que je vais voir ? Pourquoi je suis là ? Ce sera forcément moins bien que ce que je regarde sur Netflix ou sur TikTok. » Et il faut leur prouver que le théâtre, c’est aussi bien, peut-être même mieux. Et surtout, que c’est différent.
Les adultes, au contraire, s’autorisent à entrer plus tranquillement dans un spectacle parce qu’ils savent ce qu’ils sont venus chercher. Ils sont prêts à vous laisser le bénéfice du doute pendant les vingt premières minutes et à se laisser progressivement embarquer. C’est à mon avis une des principales différences entre ces deux publics.
À part ça, le processus d’écriture est le même. Je me demande qui sont les personnages que je suis en train de créer, ce qu’ils veulent, ce qu’ils attendent.
Je m’efforce de ne pas oublier “ce que ça fait” d’être un jeune aujourd’hui. Je dois mettre de côté mes préjugés ou mes a priori
A.P. : Comment choisis-tu les sujets que tu vas explorer dans tes pièces ? Tu as parlé du harcèlement scolaire dans Ces filles-là, des troubles de l’attention dans Billybeille, du consentement dans Qui ne dit mot, de la transition de genre dans Pronom… Comment as-tu décidé d’aborder ces thèmes ?
E.P. : Les idées me viennent généralement en travaillant avec les jeunes. Qu’il s’agisse de simples conversations ou d’ateliers d’écriture, j’essaie d’aborder avec eux des questions qui les préoccupent ou, au contraire, des sujets auxquels je m’étonne qu’ils ne réfléchissent pas plus. Par exemple, quand j’ai écrit Ces filles-là, j’ai proposé différents thèmes au groupe avec lequel je travaillais et le seul qui n’intéressait personne était le féminisme. Je me suis dit : « Très bien, alors, je vais écrire là-dessus. »
Mais c’est surtout leur présence, leur énergie qui m’inspirent. Je m’efforce de ne pas oublier « ce que ça fait » d’être un jeune aujourd’hui. Je dois mettre de côté mes préjugés ou mes a priori pour simplement m’asseoir avec eux et les écouter. J’observe leur façon de parler, de bouger, leur rythme de parole, leur syntaxe.
Il m’arrive aussi tout simplement de lire un article dans les journaux et cette histoire devient matière à discussion et à réflexion. Pour Qui ne dit mot, par exemple, j’avais lu plusieurs articles sur des relations entre des élèves et leurs professeurs. Les mineurs y étaient toujours dépeints comme des victimes, à juste titre, mais les récits donnaient aussi l’impression que les jeunes n’avaient aucune volonté propre, qu’ils étaient restés complètement passifs. J’ai donc eu envie d’explorer les contradictions, les émotions complexes et emmêlées d’un adolescent qui est évidemment une victime, parce qu’il est mineur, mais qui a aussi sa volonté propre, ses émotions, sa sexualité.

A.P. : Dans tes pièces, les questions ne sont jamais vraiment résolues, tu as surtout tendance à poser des questions. Tu ne nous dis pas : « Le harcèlement, c’est mal ». Ou « Celui qui couche avec un mineur devrait aller en prison ». Tu condamnes même la notion de « tolérance » dans Pronom.
E.P. : Le fait de poser des questions est au cœur de mon écriture. Je crois d’ailleurs que c’est le rôle fondamental du théâtre. C’est sûrement pour ça que je mets toujours beaucoup plus de temps à choisir mon sujet qu’à écrire la pièce ! Et il faut toujours que je me confronte à une question à laquelle je n’ai pas la réponse, parce que, si je la connaissais, mon écriture risquerait de devenir didactique ou moralisatrice, ce que je veux à tout prix éviter. Je n’ai pas envie de dire aux spectateurs ce qu’ils doivent penser, mais de les encourager à se demander eux-mêmes ce qu’ils pensent de la situation à laquelle ils sont en train d’assister. Mes incertitudes alimentent aussi le drame que je suis en train de construire parce que je me sens alors obligé de continuer à écrire pour creuser le sujet, tenter moi-même d’y voir plus clair.
C’est aussi cette qualité qui distingue un texte de théâtre d’un article de presse ou d’un essai. Et puis, il serait vain de croire qu’un spectacle de 1 h ou 2 h puisse nous apporter des réponses sur le monde !
J’espère que le spectateur qui reçoit ces questions aura envie d’y apporter ses réponses, ou bien qu’il les cherchera plus tard, dans sa vie de tous les jours.
Quand on est ado, on vit dans un monde qui n’a rien à voir avec celui de nos parents, qui en sont d’ailleurs complètement exclus et qui ne le comprennent pas du tout
A.P. : Il y a souvent des personnages d’adolescents dans tes pièces, mais dirais-tu qu’elles sont plutôt pour un public adolescent ou pour être jouées par des adolescents ?
E.P. : Les deux. D’un point de vue pratique, mes pièces ont souvent été commandées par des compagnies qui voulaient pouvoir les travailler avec des jeunes.
J’ai aussi toujours à cœur d’écrire un personnage de l’âge du public à qui je m’adresse. Je ne sais pas pourquoi. Quand j’étais petit, j’étais déçu quand je lisais ou que j’assistais à une histoire pour enfants racontée exclusivement par des adultes. Je me disais : « Je veux me voir moi dedans. Je veux un personnage qui me ressemble au centre de cette histoire. »
Souvent, dans mes pièces, les adultes sont invisibles, ou à la périphérie, ou encore décrits du point de vue du personnage jeune. Dans Pronom, Banana Boys, Ces filles–là, on ne voit pas les adultes. Ils n’existent pas dans ce monde et je crois que c’est réellement comme ça que ça se passe pour les ados. Quand on est ado, on vit dans un monde qui n’a rien à voir avec celui de nos parents, qui en sont d’ailleurs complètement exclus et qui ne le comprennent pas du tout.
A.P. : Quand tu écris, est-ce que tu penses d’abord à ce que les ados auront envie de voir sur scène ou à ce qu’ils auront envie de jouer, en atelier théâtre, par exemple ?
E.P. : J’écris avant tout pour l’acteur. J’essaie de lui offrir une partition dont il aura envie de s’emparer. Au cours d’un stage de théâtre, il y a des années, on m’a confié le rôle de « L’arbre numéro 2 ». Personne n’a envie d’être « L’arbre numéro 2 ». Au moins, si l’arbre avait un nom…
A.P. : Cette scène existe dans Billybeille !
E.P. : Oui, c’est du vécu ! Je songe toujours à servir les acteurs. Et je crois que les rôles qui sont excitants à jouer sont aussi excitants à regarder. Les situations dramatiques que les acteurs prennent plaisir à explorer sont forcément intéressantes à observer.
L’humour est très important aussi. Je cherche des répliques susceptibles de faire rire les jeunes, je m’inspire des blagues qu’ils se racontent.
A.P. : Comment réagissent-ils à tes pièces ?
E.P. : Je reçois évidemment plus souvent les avis positifs, mais je crois que la plupart se sentent impliqués dans ces histoires. Je crois – j’espère – qu’elles leur parlent. Cela dit, j’ai aussi reçu des tweets de spectateurs qui avaient détesté mes pièces !
Pendant une représentation de Ces filles-là, une jeune spectatrice est sortie de la salle parce que l’expérience était trop proche de la sienne. Or au début, on croit que le harcèlement va nous mener au suicide de l’héroïne. La metteuse en scène est allée la voir et lui a conseillé de retourner dans la salle en lui disant que la fin lui ferait sûrement du bien.

Il m’arrive aussi de rencontrer des gens qui ont assisté à mes spectacles quand ils étaient enfants et qui sont aujourd’hui adultes. Certains m’ont dit, par exemple : « J’ai vu Pronom quand j’étais ado et ça m’a aidé à parler ouvertement à mes parents ou à mes amis ». Ou encore : « J’ai annoncé mon homosexualité à mes parents après avoir travaillé sur Banana Boys ». Il s’agit de moments déterminants de la vie qui dépassent largement l’expérience de la représentation théâtrale. Il y a aussi des familles qui ont vu Billybeille, une pièce qui parle d’un garçon atteint d’un trouble de l’attention, et qui se sont reconnues dans cette histoire, qui étaient heureuses de pouvoir rire de leur quotidien. Ce genre de témoignage me touche beaucoup.
Il y a une universalité de l’expérience adolescente. Surtout dans le monde occidental
A.P. : Je me souviens, au cours d’un entretien que tu avais donné en France, au festival Prise Directe, à l’occasion de la toute première lecture de Ces filles-là, tu avais dit : « J’écris pour aujourd’hui, à propos d’aujourd’hui. Je ne me demande pas si mes pièces seront d’actualité dans 10 ou 20 ans. »
E.P. : Ce qui est drôle, c’est que cet entretien a dû avoir lieu il y a 10 ou 15 ans et que ces textes sont toujours d’actualité ! J’ai écrit Ces filles-là il y a 15 ans et le spectacle tourne toujours. D’un côté, tant mieux, je suis content que mes pièces soient encore jouées, et d’un autre, c’est triste, parce que ces sujets devraient appartenir au passé. Certaines références ont vieilli, certaines chansons citées sont moins connues, peut-être, mais les thèmes sont toujours dans l’air du temps.
De toute façon, même si l’on aborde des sujets ou des histoires passées, on les raconte toujours à travers le prisme d’aujourd’hui, donc un texte appartient toujours au présent.
A.P. : Y a-t-il un sujet que tu aimerais aborder dans une prochaine pièce ou un projet que tu aimerais développer ?
E.P. : Je n’ai pas d’idée précise en tête. Il y a toujours beaucoup de projets sur le feu. Certains verront le jour, d’autres non. J’ai toujours eu envie de parler de l’arche de Noé et des gens laissés sur le rivage. Comment ont réagi ceux qui sont restés sur la Terre en sachant que le monde allait être entièrement détruit ? Ma dernière pièce, Lifers, va être créée en octobre à Londres par la compagnie Synergy. J’ai écrit ma première pièce pour la jeunesse, Holloway Jones, pour cette compagnie, l’histoire d’une fille née en prison et dont la mère est incarcérée. J’ai instinctivement eu envie d’explorer l’autre bout de la lorgnette en m’intéressant à ceux qui y finissent leur vie, à la façon dont les personnes âgées sont traitées dans l’univers carcéral. C’est joyeux aussi de voir une troupe de très vieux acteurs sur scène.
A.P. : Tu as travaillé avec des ados au Royaume-Uni, mais aussi en France et ailleurs, penses-tu qu’ils sont un peu partout les mêmes ?
E.P. : Pas tout à fait, mais il y a une universalité de l’expérience adolescente. Surtout dans le monde occidental. Et nous subissons tous les mêmes poussées hormonales. Je crois aussi que nos expériences de l’amour et de l’amitié se ressemblent.
A.P. : Tes pièces ont été traduites dans combien de langues ?
E.P. : Je vais en oublier, c’est sûr. Allemand, italien, français, grec, portugais, coréen, espagnol, croate… Je devrais les noter quelque part.
A.P. : Ça doit vouloir dire qu’elles parlent à des adolescents du monde entier.
E.P. : Peut-être.