Petite forme pour adolescents
Le théâtre jeunesse s’empare de la nuit numérique : solitude connectée, appels sans réponse, peur sourde et silence inquiétant. Un texte court au suspens haletant de Jorge Palinhos (Portugal), qui donne un aperçu des écritures contemporaines pour l’adolescence, auxquelles ce numéro est consacré.
Traduit du portugais par Marie-Amélie Robilliard
Ce texte peut être joué en vidéo online, mais il est aussi possible de choisir une solution de proximité, dans laquelle l’acteur traverse le parterre sombre éclairé seulement par l’écran et la lampe de poche de son téléphone. Une autre alternative est de placer l’acteur sur scène, avec une projection vidéo au lointain, mais j’aime aussi l’idée d’une solution similaire, dans laquelle il ferait simplement un parcours dans un couloir faiblement éclairé, ou bien que l’interprète reste immobile, lançant des papiers autour de lui comme quelqu’un qui parcourt un album photos qu’il cherche à oublier.
Le plus important, c’est le parcours lent et pesant, entre le réel et le fantasmagorique, et la voix qui oscille entre monologue intérieur et dialogue avec une machine qui lui est indifférente ou peut-être avec un chœur de fantômes.
La voix du texte est féminine, en raison des tableaux et de son corps, mais rien n’empêche de la remplacer par une voix masculine.

VOIX
Hey Google.
Hey Google !
Allume la lumière.
Hey Google !
Allume la lumière ambiance clair de lune.
J’ai fermé la porte à clé ?
C’est quoi cette tache sur le sol ?
Hey Google !
J’ai peur, raconte une histoire drôle.
C’est quoi cette odeur ?
Hey Google !
Allume la caméra, allume la lampe de poche, montre-moi où mène cette trace.
Hey Google
Appeler maman.
Appeler maman.
Réponds maman.
Réponds.
Je vais juste poser mon sac à dos ici.
Prendre mon cahier à spirales.
Hey Google !
Éteins la lumière.
Cache-moi.
Hey Google !
Appeler maman.
Hey Google.
Appeler maman.
Hey Google.
Appeler maman.
Hey Google.
Raconte-moi une blague, une de ces blagues vaseuses que toi seul connais et sais raconter.
Quel est le chant préféré des poules ? Le chant du coq.
Hey Google.
Fais un live, autorise les gens du monde entier à voir ce que je suis en train de voir.
Laisse-moi lire ce qu’ils disent, pour que j’aie moins peur.
Bonjour à tous.
Je viens d’arriver chez moi.
Ne faites pas attention à l’obscurité.
J’ai toujours aimé l’obscurité.
Il y a la trace d’une tache sur le sol chez moi.
Ce n’est pas un fake.
Je répète : ce n’est pas un fake.
Tout est réel.
Aussi réel que moi.
Ça c’est mon couloir.
Vous voyez les contours de la tache.
Ça commence ici, dans la cuisine.
Ça c’est ma cuisine.
Ne faites pas attention au désordre.
Ma mère est une cochonne.
Et pas seulement dans la cuisine.
Mais là c’est pire.
Qu’est-ce que c’est que ces taches, vous vous demandez.
Je ne sais pas.
Ce sont des taches rouges.
Rouge vif.
Comme si un peintre trop pressé avait éclaboussé partout.
Est-ce que ce sont les mêmes taches que dans le couloir ?
Je ne sais pas.
Là on dirait des assiettes cassées.
Vous les voyez ?
Et des verres cassés.
C’est peut-être des taches de vin.
Hey Google !
Appeler maman.
Réponds maman.
Peut-être que les taches c’est du vin.
Ma mère elle est du genre à casser des verres.
Beaucoup de verres.
Toute la vaisselle.
Ma mère m’a déjà souvent envoyée acheter des verres au supermarché.
Des verres et du vin.
Ma mère n’aime pas les verres vides.
Elle dit que ça lui rappelle qu’elle est pauvre.
Là c’est de la nourriture.
Je reconnais les escalopes de dinde grillées.
La purée, la salade de betteraves.
Ça peut aussi être des taches de betterave.
Je crois que c’est plutôt du vin.
Vous voulez que je fasse un sondage ?
Tu penses que ces taches sont :
a) Du vin
b) De la betterave
c) Autre chose
Vous devez dire quoi si c’est autre chose.
Du sang menstruel ?
Quel idiot.
Bloqué !
Excusez-moi.
Je suis tolérante.
Il faut qu’on s’entende tous bien.
Mais il y a des choses qu’on ne peut pas tolérer.
Il y a des taches partout dans la cuisine.
Ça continue dans le couloir.
Vous croyez que je dois aller dans le couloir ?
Je vais aller dans le couloir.
Hey Google !
Raconte-moi une blague.
Où les zombies nagent-ils ? Dans la mer Morte.
Je marche dans le couloir.
Ça c’est moi qui suis en train de siffler.
Mon beau-père m’a appris à siffler.
J’aime bien siffler.
Mes amis trouvent ça bizarre.
Ils disent que ça fait film en noir et blanc.
Mais ça me tient compagnie.
Comme si on était sa propre bande-son.
Ici, à droite, dans le noir, c’est notre salon.
Personne n’y va jamais.
Je préfère être dans ma chambre.
C’est là qu’il y a mon ordinateur.
Mes affaires.
Mes amis.
Ma mère et mon beau-père regardent parfois la télévision ici.
Tout le week-end.
Ils s’assoient après le déjeuner avec un verre,
Et puis un autre verre,
Avec des cacahouètes,
Des graines de lupin
Des graines de courge,
Et puis un autre verre.
Et ils regardent la télévision.
Ils parlent de ce qu’ils voient.
La plupart du temps, ils ne disent rien.
Parfois ils se tiennent dans les bras.
Le plus souvent, ils sont chacun à un bout du canapé.
Ils disent que c’est le meilleur moment de la journée.
Le meilleur moment de la journée c’est quand je fais des lives avec mes amis.
Ça sent le tabac ici.
Vous sentez ?
Mais non je sais.
Vous aimez l’odeur du tabac ?
Nouveau sondage.
Aimes-tu l’odeur du tabac ?
a) oui
b) non
c) ça dépend du type de tabac
Je vois d’ici vos airs rieurs.
Je sais ce que vous allez choisir.
Hey Google !
Il y a combien de types de tabac ?
Cigarettes, cigares, cigarillos, pipes, pipes à eau, tabac à rouler, tabac à priser, cigarettes électroniques, tabac à chiquer, tabac à sucer…
Mon beau-père fume.
Des cigarettes.
Je ne fumerai jamais de la vie.
J’ai fait un pacte avec mes amis.
On ne fumera pas.
Jamais.
Fumer c’est mauvais pour la santé.
Ça flingue les poumons.
Fumer tue.
Et moi je veux vivre.
J’aime vivre.
J’aime être dans ma chambre et parler avec mes amis.
Pour moi c’est ce qu’il y a de mieux dans la vie.
Ça c’est notre escalier.
Vous savez ce que c’est un escalier ?
Hey Google !
Qu’est-ce qu’un escalier ?
C’est une structure qui sert à traverser une longue distance verticale, en la divisant en plusieurs distances verticales courtes, qu’on appelle des marches.
Ici les distances dégoulinent.
Il y a des filets sombres dans le sillon qu’on trouve entre chaque marche.
Il y a la marche et la contremarche.
C’est mon beau-père qui me l’a appris.
C’est son travail.
La contremarche, c’est la partie de la marche qui nous fait face.
Mais comment s’appelle le rebord entre la marche et la contremarche ?
Est-ce que quelqu’un le sait ?
Pourquoi est-ce que « Autre chose » est en train de l’emporter dans le premier sondage ?
Arrêtez de dire que c’est pour rigoler.
Tout est vrai.
Je ne sais pas ce qui se passe.
Bloqué.
Bloqué.
Bloqué.
Je suis tolérante.
Mais je ne tolère pas les insultes.
Les insultes appartiennent au siècle passé.
Tout ça c’est réel.
Tout est pour de vrai.
Mes amis qui sont en train de regarder peuvent confirmer que c’est pour de vrai.
Et maintenant comment je fais pour monter l’escalier avec mon téléphone et mon cahier ?
Je vais essayer comme ça.
Excusez-moi.
Excusez-moi.
Quand j’étais petite, c’est comme ça que je montais l’escalier.
Mais je n’avais pas de téléphone à l’époque.
Ma mère et mon père me laissaient jouer avec le leur.
Et sur leur téléphone il n’y avait que le jeu du ver de terre.
Vous vous souvenez du jeu du ver de terre ?
Du serpent ?
Pour moi c’était un ver de terre.
C’est ce que mes parents m’avaient dit.
Je ferais bien un sondage, mais maintenant j’ai les mains prises.
Mais bon, je peux vous parler de moi.
Je m’appelle Maria Davida.
Je déteste mon nom.
Quand j’étais petite on m’appelait Damorte.
Que je détestais encore plus.
Mais maintenant j’aime bien.
C’est original.
C’est un hommage de ma mère à sa mère.
Sa mère s’appelait Maria Flávia.
Mais elle disait qu’elle s’appelait Maria da Vida.
Je suis née à Rio de Janeiro.
Vous avez peut-être remarqué mon accent.
Ça se remarque plus parfois.
Je suis arrivée ici très jeune, avant la séparation de mes parents.
Si vous regardez mes autres vidéos, d’habitude je fais des jeux en live.
Abonnez-vous. J’aime bien parler avec mes amis quand je suis en train de jouer.
Ah.
J’ai failli tomber.
Je ne sais pas comment faire.
Il y a trois ans je suis tombée de l’escalier.
J’étais tellement petite.
Je m’en souviens si bien.
J’ai raté la marche, je me suis cogné les genoux, j’ai essayé de me rattraper au mur avec mes pieds et mes mains.
Je me suis blessée.
J’ai pleuré.
Ma mère m’a grondée et elle m’a mis de la Bétadine.
D’ailleurs ce truc sur le sol ça pourrait aussi être de la Bétadine.
Ça colle aux chaussures mais en même temps c’est épais et glissant.
Hey Google !
Qu’est-ce que la Bétadine ?
C’est un désinfectant et un antiseptique utilisé pour la désinfection des plaies et pour le traitement du pied d’athlète ou en prévention. Il est élaboré à partir du principe actif de l’iode.
Il y a tellement de monde.
Pour ceux qui viennent d’arriver : Il s’est passé quelque chose chez moi, mais je ne sais pas quoi.
Je suis en train de suivre la trace d’un liquide qu’il y a sur le sol.
Non, je n’ai pas encore appelé la police.
Je n’ai jamais appelé la police de ma vie.
Je ne connais personne qui ait déjà appelé la police.
J’ai déjà entendu des menaces.
Les voisins ont déjà dit plusieurs fois à ma mère qu’ils allaient appeler la police.
À cause de certaines choses.
Moi ils m’ont déjà menacée d’appeler la police, parce que je criais ou que je mettais la musique fort.
C’est vrai.
J’adore nos voisins.
Ils ont déjà menacé des amis à moi, d’appeler la police.
À cause d’une autre chose.
Maintenant je monte les marches.
Elles n’ont jamais été faciles à monter ces marches.
Elles sont acérées comme des pics.
Comme si j’escaladais une muraille.
Avec un téléphone à la main.
Ça vous fait quoi de me suivre comme ça ?
Est-ce que tous les héros qui devaient gravir des murailles
Avaient un public à satisfaire ?
Peut-être.
Le sommet d’une muraille est un endroit très isolé.
Et très exposé.
Et me voilà. Je suis arrivée tout en haut de la muraille.
Dans mon couloir.
Monde, voici mon couloir.
Couloir, voici mon monde.
J’ai très souvent joué ici.
Dans l’obscurité, oui.
C’est ici que j’ai appris à aimer l’obscurité.
Je viens de parler comme une gothique.
Je ne suis pas gothique.
J’ai rien contre, attention.
J’aime l’obscurité, c’est tout.
On voit moins les choses laides autour de soi.
Comme ces tableaux.
Vous voyez les tableaux ?
Ma mère les a rapportés du Brésil.
Celui-là, c’est un pied gigantesque et une main gigantesque et un visage presque invisible.
Celui-là, avec un cœur qui palpite au milieu d’enfants heureux.
Celui-là avec un couple qui danse et s’embrasse autour d’une guitare et d’un tambourin.
Et celui-là, le pire de tous,
Une femme assise sur une caisse
Qui porte une robe grise
Penchée sur le cadavre d’un garçon.
D’un garçon ou d’une momie.
On dirait plutôt une momie.
Morte depuis des siècles.
À gauche une femme penchée.
Aussi avec une robe grise
Qui pleure des cailloux.
Devant elle une fille,
Avec une robe rose, comme si c’était l’été,
Qui tient la tête du garçon mort,
Et pleure des cailloux.
À droite, une autre fille en rose
Qui pleure des cailloux,
Et tient la main d’un garçon vivant,
Qui ne comprend pas ce qu’il se passe.
Je crois que je suis ce garçon.
C’est ce que j’ai senti pendant des années en voyant ce tableau.
Est-ce qu’on peut grandir avec un tableau pareil ?
Un jour je demanderai à ma mère.
C’est exactement ce que je vais lui dire.
Je ne sais pas comment j’ai pu grandir avec un tableau pareil.
C’est comme ça que je suis devenue gothique,
Comme certains disent.
Je ne suis pas une gothique.
Je suis seulement
Une fille qui n’a jamais compris ce tableau.
Tu peux m’expliquer ce tableau, maman ?
Regardez bien ce tableau.
Je vais faire un sondage pour voir qui aime ce tableau.
a) J’aime beaucoup
b) J’aime comme ci comme ça
c) Je n’aime pas du tout
d) Je ne sais pas parce que je ne le vois pas
J’espère que vous donnerez votre avis.
J’aime bien connaître l’avis des autres personnes.
Et c’est promis je les montrerai à ma mère.
Hey Google !
Allume la lumière.
Hey Google !
Laisse-moi voir.
Et à vous aussi.
Rien.
On n’entend rien non plus.
C’est comme ça que je préfère la maison.
Le silence de la maison en pleine nuit est à peine plus agréable.
Ici, parfois, on entend des chiens.
Ils s’aboient dessus en pleine nuit.
Parfois je suis devant mon ordinateur en train de parler avec mes amis.
D’autres fois je suis dans mon lit, réveillée, et je les entends aboyer.
Je sais qu’ils n’aboient pas juste comme ça.
Ils aboient parce que quelqu’un est passé dans la rue.
Et quand un chien en entend un autre aboyer, il aboie aussi.
Et j’imagine quelqu’un, probablement un homme,
Qui marche dans la rue sombre,
Seul,
Entouré par l’aboiement des chiens.
Seuls les portes et les portails le séparent des chiens.
Est-ce que l’homme pense à tous ces chiens qui lui aboient dessus ?
À quoi l’homme peut-il bien penser ?
Pourquoi marche-t-il seul la nuit ?
Entouré de chiens qui le haïssent parce qu’il passe.
Ici le sol est plus humide.
Hey Google !
Allume la lumière.
Est-ce que le toit fuit ?
Je vais prévenir ma mère.
Mais elle,
Quand elle n’est pas en train de se disputer avec mon beau-père,
C’est plutôt la télé
Et le vin.
Excusez-moi, ne pensez pas du mal de ma mère
J’aime beaucoup ma mère.
Elle est casse-pieds,
Compliquée,
Confuse,
Elle pleure tout le temps,
Elle crie,
Mais elle me serre dans ses bras
Si chauds
Si longtemps.
Excusez-moi.
Ça faisait gnangnan.
Vous avez entendu,
Mon pied s’est enfoncé dans une flaque.
Il faut vraiment que j’insiste auprès de maman.
Et là il vient de toucher quelque chose.
Une chose solide,
Mais molle.
Mouillée,
Et longue.
Toujours molle.
Excusez-moi.
Je n’arrive pas à allumer la lampe de poche.
Je n’y arrive pas.
Quoi ?
Que j’allume la lumière
Oui, je vais allumer la lumière.
Non, je ne vais pas allumer la lumière.
Arrêtez !
Ne m’insultez pas !
Bloqué.
Bloqué.
Bloqué.
Je ne fais pas du tout semblant !
Ce n’est pas un film d’horreur !
Non !
J’allume tout de suite la lumière.
Hey Google.
Allume la lumière.
Ça n’a pas marché.
Je continue à toucher avec mon pied.
La chose longue s’arrête d’un coup.
Ça fait un angle mou.
Il y a une petite étendue.
Et puis ça fait un angle de nouveau.
Après ça redevient long.
Elle n’est pas tout à fait droite,
Elle est courbe.
Comme une jambe
Là il y a du tissu.
Comme si c’était une jupe.
Hey Google
Hey Google
Pourquoi est-ce que tu n’allumes pas la lumière !
Aidez-moi ?
Pourquoi est-ce que vous riez ?
Qu’est-ce qui vous fait rire ?
Ne riez pas !
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Pourquoi est-ce que Google a bloqué le live ?
Hey Google
Démarre le live
Hey Google
Démarre le live
Hey Google
Appeler maman
(On entend la sonnerie musicale d’un portable, tout près.)
Réponds maman
(Ça continue à sonner)
Réponds maman
(Ça continue à sonner)
Je ne comprends pas.
Qu’est-ce que tu as fait, maman ?
J’espère que tu n’as pas encore renversé du vin.
Réponds maman !
Hey Google !
Hey Google !
Hey Google !
