Le roman Hexes (de l’allemand Hexen, « sorcières ») de l’autrice Agnieszka Szpila a été adapté pour le théâtre et traduit en français, avec le soutien de la Maison Antoine Vitez. Avec sa traductrice Cécile Bocianowski, l’autrice revient sur le processus de création du texte, conçu comme une « pièce-manifeste écoféministe » qui entend dépasser les frontières entre les sexes, les espèces et les cultures : une pièce à la recherche d’un nouveau langage pour raconter le monde en dehors des cadres de la narration patriarcale masculine. Entretien.

Propos recueillis et traduits par Cécile Bocianowski

Cécile Bocianowski : Comment est née l’histoire des hexes ?

Agnieszka Szpila : Si l’histoire des hexes a été traduite en de nombreuses langues, c’est parce qu’elle propose une narration totalement nouvelle, féministe et particulièrement audacieuse qui ne s’inscrit pas dans l’éternelle andro-opposition. Parallèlement à la révolte et à la résistance radicale et charnelle qu’elle met en œuvre, Hexes entre en harmonie avec le monde, elle est en phase avec le Zeitgest. Comme cette narration découle non pas de l’opposition au monde masculin toxique présent dans la littérature au travers de narrations reproduites depuis des siècles, mais d’une remise en question totale et de l’abandon de ce vieux « programme », la proposition qu’elle formule est une sorte de symphonie écrite au moyen d’une nouvelle notation. Et à partir d’une échelle différente – en apparence, celle de la folie, mais qui, en réalité, est saine. C’est ce qu’il y a de plus fascinant à mes yeux dans Hexes, qui n’est pas une réponse au monde masculin dominant ni aux problèmes masculins enveloppés dans de la littérature, mais une remise en cause de ses fondements.

Il en est de même dans la pièce de théâtre, mais de façon plus profonde et plus radicale, car, contrairement au roman, ce texte est créé par les personnages eux-mêmes, et non par moi-même – je mets ma personne à leur disposition pour qu’ils parlent et entament leur danse sauvage et frénétique à travers moi. Ce qui implique de se confier et de s’abandonner totalement aux protagonistes créés, mais aussi aux esprits, car certains des personnages s’inspirent de personnalités historiques ayant vécu dans le duché épiscopal de Neisse.

La Pologne est un pays archipatriarcal. Par mon écriture, je tente à ma façon de l’en soigner

C.B. : La résistance qui caractérise ton œuvre littéraire s’accompagne d’actions militantes, notamment pour les droits fondamentaux des personnes en situation de handicap (PSH), neurodiverses, mais aussi des personnes aidantes. Comment ces deux plans s’articulent-ils dans Hexes ?

A.S. : Hexes est une transcription de la résistance, un point de départ pour agir dans la sphère publique, comme si la performance sociopolitique était une « scène » différente, peut-être même plus désirable, pour les idées qui nourrissent le texte. La beauté de cette folie « hexiste » réside dans le fait qu’au moment où certains critiques polonais considéraient le roman comme totalement blasphématoire, cinglé, inutile et repoussant par son « étrangeté », je ne les ai pas écoutés. Accompagnée des héroïnes auxquelles j’avais donné vie et qui sont venues enrichir mon identité, le poignet tatoué du crâne utérovaginal – symbole graphique des Hexes – je « marchais sur la ville » pour protester, lutter pour ce qui, dans mon pays, est toujours repoussé vers les marges : le droit à l’avortement, le droit des PSH à une vie autonome, le droit des personnes aidantes à un travail légal. En tant que mère de deux filles en situation de handicap, je ne pouvais même pas signer en mon propre nom le contrat pour mon roman Hexes sans perdre les maigres allocations que je touchais pour m’occuper de Milena et Helena ! L’État ne prend aucune responsabilité pour ses citoyens en situation de handicap et rejette tout sur leurs parents, qui sont pourtant parfois en fin de vie. Du point de vue de l’approche envers les femmes, les PSH, les minorités sexuelles, les migrants et l’écologie, la Pologne est un pays archipatriarcal. Par mon écriture, je tente à ma façon de l’en soigner. De guérir ces endroits malades, fétides et en décomposition, en greffant des idées nouvelles, saines et vivifiantes.

C.B. : Hexes est ta première pièce de théâtre, écrite à partir du roman du même titre, paru en français chez Notabilia en 2024. Qu’est-ce qui t’a poussée à l’adaptation du roman pour la scène ?

A.S. : Une fois le roman publié et mis en circulation, il s’est rapidement avéré que son plus grand potentiel était le « mycélium » qu’il répand : il agit en mettant les gens en réseau, il crée une sorte de champ énergétique qui impacte à son tour la réalité. Les personnages, tels que Hélène, Ursula et Mathilde Spalt, Kunegunde von Kreppel ou même Anna Szajbel, tiennent lieu de boussole qui mène à l’activisme dans ses diverses versions : pour l’avortement, les PSH, le droit des femmes, le climat, la forêt, etc. Le livre est sorti au moment où la Pologne était traversée par les marches noires organisées lorsque, les unes après les autres, des femmes mouraient après qu’on leur avait refusé l’avortement, et que le droit à l’IVG a justement été durci.

Quand deux ans plus tard, la metteuse en scène Monika Strzępka, qui était devenue la première directrice – et non directeur – du Théâtre dramatique de Varsovie, une institution en Pologne, m’a demandé d’adapter mon roman pour en faire un spectacle, un manifeste du théâtre féministe, j’ai accepté. J’y voyais une chance pour raconter l’histoire des Hexes d’une nouvelle manière, pour recueillir dans ce mycélium de nouvelles spores qui viendraient propager de nouvelles idées, non cristallisées ni comprises dans le roman. Je sentais alors très fortement que le peuple des fentes (die Spalt signifie « la fente » en allemand) voulait m’emmener dans une partie de la forêt que je ne connaissais pas jusque-là, où quelque chose de très important restait à découvrir, car le mycélium y communiquait autre chose.

C’est ainsi que je suis entrée dans le processus de création de ce texte pour le théâtre, qui au départ n’a pas été pensé comme une adaptation, mais une œuvre nouvelle qui s’engendre et se crée d’elle-même, qui ne se soumet qu’à la fin aux règles dramaturgiques – sorte de code ou de rampe dont on peut se saisir si l’on a peur de ce « vol » fou du sabbat – et qui s’ancre en même temps dans l’actualité géopolitique et socioculturelle.

C.B. : Comment le texte et ta propre vision des hexes, les héroïnes du roman et de la pièce, ont-ils évolué au cours de l’écriture pour la scène ?

A.S. : C’est une question très intéressante, car le travail sur le texte s’est déroulé en deux temps. Tout d’abord, il y a eu un travail d’improvisation à proprement parler, sous la direction de l’excellente actrice Anna Kłos. Guidée pendant des sessions d’improvisation quotidiennes de plusieurs heures, je prêtais mon corps et ma voix aux personnages du roman. Comme en transe, j’incarnais les personnages dans des scènes inspirées du roman ou directement tirées du texte, je parlais à travers leur voix, utilisais leur syntaxe, leur « idiome ». Il m’arrivait de m’asseoir sous la table, de m’allonger sur le sol, la tête recouverte d’une lourde couverture en laine, pour me couper de l’ici et maintenant, et me transporter je ne sais comment – par un mécanisme quantique – aux XVIe et XVIIe siècles, dans le duché épiscopal de Neisse. Il m’arrivait aussi de ramper, de chercher un mouvement qui me permettrait de m’arracher d’Agnieszka Szpila, de remonter le temps et l’évolution jusqu’à la forêt, la clairière au Bois mort, le cloître, la rivière, la petite ville décimée par la peste, l’étable où la vache met bas et où Gertrude, met au monde la future prophétesse Hélène Spalt. De toutes les scènes, celle de la naissance simultanée de la vache et de la fillette s’est ancrée le plus profondément dans ma mémoire, comme si la génisse était sortie du giron de Gertrude, et Hélène, de la croupe de la vache. Improviser sur une vache-déesse qui met bas n’est pas facile… (rires). Anna Kłos enregistrait les improvisations sur un dictaphone, j’ai ensuite structuré le tout pour en faire une partition dramaturgique.

En revanche, en travaillant pour le Théâtre Polski Underground, la plus grande révélation pour moi a été de voir Anna Szajbel se transformer en Mathilde Spalt : contrairement au roman, elle n’est plus seulement témoin des événements dont elle saisira le sens plus tard, dans l’hôpital psychiatrique où elle est enfermée après avoir fait l’amour avec un arbre. Dans la pièce de théâtre, quand Anna Szajbel entend la voix de la star porno, elle choisit sa nouvelle identité. Elle ne traverse pas de dépression nerveuse ni de dédoublement de la personnalité, mais choisit sa nouvelle vie en abandonnant le vieux « programme ». C’est une différence fondamentale. Je regrette de ne pas être tombée sur cette fin dans le roman, mais peut-être qu’Anna Szajbel avait besoin de quelques années de vie en moi et dans les lecteurs pour arriver à cette incarnation. C’est justement cette décision qui a donné l’impulsion pour la création d’une toute nouvelle dramaturgie.

Autre chose très importante – la création de ce texte pour le Théâtre Polski Underground s’est fondée sur une question : et si la bande de salopards tels que Trump, Netanyahou ou Poutine réduisait vraiment ce monde en miettes ? Et s’ils menaient à terme leur programme masculin toxique ? C’est alors qu’est apparue cette pierre dans la Clairière au Bois mort, ce ground zero absolu, pourrait-on dire, comme après l’explosion d’une bombe atomique : que ferons-nous alors ? Nous, les femmes, les personnes non binaires, les hétéros qui ne nous identifions absolument pas à ce programme ? C’est une question fondamentale. Je tente d’y répondre par le corps, en transportant le cerveau vers l’organe producteur du plaisir, de façon à broyer la tradition des Lumières avec la chatte, non dans un acte de débauche ou de démence, mais dans un acte de subversion et de révolution.  

Je veux continuer à écrire pour le théâtre. Faire en sorte qu’il devienne un espace moins toxique qu’il ne l’est à présent

C.B. : Qu’est-ce qui te plaît le plus dans l’écriture pour la scène ?

A.S. : Le fait qu’il existe un espace de création bien plus intense pour construire des relations et créer des dynamiques entre les personnages. C’est à la fois beau et puissant. En écrivant un roman, on exerce une grande influence sur ces dynamiques, sur la façon dont se développent les relations, tandis que dans l’écriture pour la scène, quand un auteur dramatique renonce à sa position omnisciente et ouvre son propre corps (avant même son esprit, pour lequel il sera temps plus tard) aux protagonistes de la pièce, les laisse entrer en soi et le posséder non seulement spirituellement, mais aussi sexuellement, il a accès à quelque chose de mystique. Je veux continuer à écrire pour le théâtre. Faire en sorte qu’il devienne un espace moins toxique qu’il ne l’est à présent. Je pense que Hexes a un potentiel extraordinaire du point de vue du processus de création en lui-même. Les troupes qui travailleront sur le texte affronteront le même problème : il leur sera impossible de le faire sans réaliser les principes fondamentaux du texte, autrement dit sans passer de l’individuel au collectif. Le mycélium hexiste recrachera tous ceux atteints d’individualisme.

C.B. : Est-ce que le fait que tes textes ont été (et d’autres seront) traduits en français a un impact sur ta façon d’écrire ?

A.S. : La France est ma patrie spirituelle. Je ne le savais pas avant de m’y retrouver grâce à la maison d’édition qui a publié mon roman. On y parle des livres comme dans aucun autre pays. Les lecteurs sont conscients et passionnés par les idées, on y pose des questions réfléchies et brillantes aux rencontres littéraires, et les festivals y sont programmés comme nulle part ailleurs. Sans mentionner qu’on y travaille de façon remarquable avec les traducteurs – je pense sincèrement que notre relation créative, Cécile, est unique. Je pourrais descendre jusqu’au royaume d’Hadès avec toi, je sais que tu connais le chemin et que tu nous en tirerais, j’aime ce voyage entre les mots avec toi. J’ai aussi noué de véritables et profondes amitiés en France : mon éditrice Manon Frappa et la merveilleuse écrivaine Isabelle Sorente sont venues il y a un mois au festival de théâtre Boska Komedia à Cracovie, pour assister à la représentation de Hexes. J’aime nos conversations, nos découvertes, nos émois enfilés sur un fil de larmes, telles des perles. Les Français ne s’enflamment comme aucune autre nation, et sans flammes, je ne vois pas de sens à la vie.