DRAMATURGES VERSUS AUTEURS
D’une grande vitalité, les écritures dramatiques contemporaines polonaises ne cessent de se renouveler, comme en témoigne le répertoire de la Maison Antoine Vitez, considérablement enrichi ces dernières années par de nombreux textes de jeunes auteurs et autrices. Pour autant, ces pièces sont rarement portées à la scène. Le critique de théâtre Tomasz Domagała analyse ce paradoxe et revient sur la montée en puissance des tandems dramaturge-metteur en scène, un modèle dominant qui fragilise la place des auteurs et du texte dramatique.
Par Tomasz Domagała – Traduction Agnieszka Zgieb

TOMASZ DOMAGAŁA est critique de théâtre et de cinéma. Diplômé en études théâtrales à l’Université Jagellon de Cracovie et à l’École de cinéma de Łódź (faculté du jeu), il travaille pour la radio et et la presse. Depuis 2014, il anime le blog DOMAGAŁAsięKULTURY, devenu une référence dans le monde du spectacle vivant. Chroniqueur et critique engagé, il est membre de la section polonaise de l’Association internationale des critiques de théâtre (AICT). Il accompagne également de nombreux évènements théâtraux.
Le champ du théâtre polonais contemporain est vaste, tant par la diversité des thèmes que par la pluralité de ses formes dramaturgiques. Ses différents courants s’inscrivent dans une même rupture historique, esthétique et institutionnelle, qui s’est imposée en Pologne après 1989. Dès lors, pour en saisir toute la complexité, il est indispensable d’en esquisser un aperçu. Je commencerai donc par le commencement.
Du drame au plateau, l’avènement du dramaturge
Les années 1990 constituent un moment de bascule pour le théâtre polonais. Une nouvelle génération d’artistes (Maja Kleczewska, Grzegorz Jarzyna, Krzysztof Warlikowski) s’empare des scènes et, avec eux, une actualité brute, réaliste, gagne les plateaux. Au départ, leur expression artistique s’exprime principalement à travers la littérature et le théâtre classiques, avec Shakespeare comme référence dominante. Peu à peu, ces textes sont réécrits, parfois déconstruits, leurs univers actualisés, à l’aune des nouveaux savoirs sur l’être humain. Dans les mises en scène polonaises du Songe d’une nuit d’été, les esprits éthérés et inoffensifs de la cour de Titania et d’Obéron, longtemps maintenus dans une innocence décorative, deviennent en quelques mois les représentants de milieux jusque-là invisibles sur les scènes : homosexuels, travailleuses du sexe, toxicomanes, sans-abris. La volonté de rompre avec une littérature et une esthétique sécurisantes, singulièrement timorées quant à la sexualité et la violence, a suscité un intérêt inattendu pour des textes anglophones radicaux (Kane, Bond, Ravenhill, Fraser).
Très vite, le théâtre polonais s’est affranchi du drame, au sens classique du terme. Il s’est progressivement tourné vers une déconstruction dramaturgique du texte, dont le collage est devenu l’une des formes les plus populaires, en particulier chez Krzysztof Warlikowski, maître incontesté en la matière. Cette dynamique a mené à une redéfinition complète de la fonction de dramaturge au théâtre. Jusqu’en 1989, avant que la Pologne ne retrouve sa liberté, le dramaturge se contentait d’accompagner le processus de création, d’aider le metteur en scène à adapter l’œuvre à la scène, d’en assurer la forme littéraire finale. Il rédigeait également le cahier-programme et assurait les relations avec la censure en place.
![Po Burzy [Après la Tempête] d’après Shakespeare, mise en scène Michał Telega, Teatr Polski, Szczecin, 2025. © Natalia Kabanow](https://surlering.org/wp-content/uploads/2026/01/po-burzy-apres-la-tempete-dapres-shakespeare-mise-en-scene-michal-telega-teatr-polski-szczecin-2025.-c2a9-natalia-kabanow.jpg?w=1024)
Au début du XXIe siècle, la fonction du dramaturge a changé. Il est devenu l’une des figures centrales du processus de création d’un spectacle. Son travail a alors consisté à mener des recherches, à construire des contextes, soit à partir d’une trame initiale, soit en élaborant un texte entièrement nouveau, en lien direct avec le plateau, en dialogue avec les acteurs et à partir de leurs improvisations, dont il tirait progressivement la matière des scènes. Cette redéfinition du rôle du dramaturge a fait émerger de nouvelles attentes. Celles et ceux qui travaillaient déjà dans les théâtres ne souhaitaient pas particulièrement se reconvertir, ou n’en avaient pas forcément les capacités. La question de la formation s’est donc imposée.
Le mot s’est fait chair au tournant des années 2000, lorsque le département de mise en scène de l’École supérieure d’art dramatique de Cracovie a créé une filière « dramaturgie ». Entre-temps, le théâtre polonais a connu une nouvelle métamorphose, avec l’apparition d’artistes beaucoup plus progressistes, révolutionnaires et contestataires, qui ont renoncé au quatrième mur et à l’illusion théâtrale. La pièce Made in Poland1, de Przemysław Wojcieszek, surnommée le Pulp Fiction du théâtre, a marqué un tournant. Par essence, cette histoire audacieuse d’un groupe de recouvreurs de dettes fut la première, à cette échelle, à s’emparer de la réalité locale et de l’existence d’individus jusqu’alors exclus du discours social. La pièce ouvrait ainsi une autre voie pour le théâtre, celle d’un texte conçu pour le plateau, en prise directe avec le réel.
Le tandem dramaturge-metteur en scène, de la subversion à la norme
Peu de temps après, le premier tandem metteur en scène-dramaturge, Paweł Demirski et Monika Strzępka, est entré en scène, bientôt suivi par Jolanta Janiczak et Wiktor Rubin. À eux quatre, ils ont profondément transformé le théâtre polonais, en opposant des textes originaux et un esprit nouveau à la dramaturgie traditionnelle, encore dominante, certes, mais qui commençait à s’essouffler. Le récit de Demirski constituait une contre-narration de gauche. Il s’attaquait aux mythes nationaux par le grotesque, par un jeu de citations et de détournements empruntés à la culture populaire. Il visait ainsi à défaire l’héroïsme romantique, tel qu’il avait été récupéré par la politique de l’histoire de la droite, en mettant au premier plan la critique des inégalités économiques et sociales. À travers l’auto-théâtralité et l’ironie, Demirski démasquait l’illusion, obligeant le spectateur à réfléchir de manière critique à sa place dans la société et à son pouvoir d’action. Les textes de Janiczak, quant à eux, mis en scène par Rubin, se concentraient sur le féminisme historique, proposant une relecture du passé depuis le point de vue des femmes, longtemps exclues du récit dominant. Ce n’était pas la vérité historique qui importait, mais les fantasmes qui s’en inspiraient, permettant de démasquer les mécanismes patriarcaux d’oppression. Tout cela dans le but de rendre leur subjectivité aux victimes de la violence historique et de rouvrir le débat sur la violence.

J’évoque ces deux tandems, car ils ont durablement façonné la pratique dramaturgique du théâtre polonais, et ce type de collaboration s’est vite imposé comme modèle dominant. Leur approche constitue, aujourd’hui encore, le modèle le plus courant de collaboration théâtrale. Les étudiants en dramaturgie ont rapidement compris que, dans le théâtre polonais, qui est généralement le royaume des metteurs en scène, il valait mieux s’allier à l’un d’entre eux. Ces tandems ont donc commencé à essaimer dans le paysage théâtral et, malgré les crises qui les traversent, bon nombre de ces alliances fonctionnent encore aujourd’hui, comme celles formées par Jędrzej Piaskowski et Hubert Sulima, Agnieszka Jakimiak et Mateusz Atman ou encore Katarzyna Minkowska et Tomasz Walesiak. Il arrive également que le dramaturge assume lui-même la mise en scène, comme c’est le cas avec Michał Buszewicz, figure très populaire du théâtre polonais.
Quant à la qualité des textes créés en collaboration avec les dramaturges, comme dans tout courant, certains sont bons, d’autres moins, mais ils ont tous un point commun : ils sont créés selon le principe use-and-throw (use et jette). Écrits pour un metteur en scène et un spectacle précis, ces textes demeurent peu lus, même lorsqu’ils paraissent dans la fameuse revue Dialog, dont la ligne éditoriale, ces dernières années, a perdu de son éclat. Au départ, les thèmes abordés relevaient principalement du rapport au réel et des nouvelles manières de le raconter. La politique est venue dans un second temps. À présent, j’ai l’impression que ce courant s’enferme dans l’activisme, la mise en scène de ses propres traumatismes et une forme d’autothérapie, au point de frôler la caricature. Cela est particulièrement visible depuis deux ans, depuis la défaite du parti conservateur PiS (Droit et Justice), honni par la plupart des milieux théâtraux. No enemy, no purpose (pas d’ennemi, pas d’objectif), aurait-on envie d’écrire…
Le théâtre à l’épreuve du regard féminin
En évoquant l’œuvre de Jolanta Janiczak, il convient de mentionner que la marche triomphale de la dramaturgie féminine est devenue l’un des courants majeurs du théâtre polonais. La réalité polonaise est, de nos jours, principalement évoquée au théâtre par des femmes (entre autres Anka Herbut, Joanna Bednarczyk, Weronika Murek, Małgorzata Maciejewska, Iga Gańczarczyk, Daria Kubisiak, Martyna Wawrzyniak, Magda Fertacz, Agata Biziuk, Malina Prześluga). La femme et son univers sont devenus aujourd’hui le sujet important, voire capital, du théâtre en Pologne. Cela dépasse même les limites de la scène, comme en témoigne le projet HyPaTia 2. Ce projet féministe de recherche et d’édition, mené par des théâtrologues polonaises, a pour objectif de revisiter l’histoire du théâtre polonais du point de vue des femmes. Il vise à redécouvrir des textes dramatiques d’autrices polonaises oubliées du répertoire et à documenter la participation des metteuses en scène, actrices et critiques à la vie théâtrale des XXe et XXIe siècles, afin de leur redonner leur place dans l’histoire. Mentionnons également Agnieszka Przepiórska qui, en parcourant le pays avec ses monodrames féministes, a démontré la capacité des femmes à raconter le monde avec une vitalité et une perspicacité singulières. Rappelons toutefois que les textes de ses spectacles sont écrits par un homme, Piotr Rowicki. Faut-il y voir le signe d’un déplacement du regard masculin ? Dans un pays catholique et patriarcal, cela n’a rien d’anodin.

le drame hors jeu
Le décalage entre la vitalité des écritures dramaturgiques et la place de plus en plus réduite qu’occupent les textes dramatiques sur les scènes polonaises est frappant. D’ailleurs, la plupart des pièces d’auteurs et d’autrices dramatiques finissent à peu près toutes dans des tiroirs. Les statistiques du prix dramaturgique Aurora, l’un des plus prestigieux du pays, en font une démonstration éloquente. Sur les vingt-cinq textes sélectionnés lors des cinq premières éditions, seuls vingt pour cent ont été créés. L’auteur britannique Mark Ravenhill, présent lors d’une des remises de prix, a commenté avec un sourire : « Il ne reste plus qu’à attendre que cette tendance s’essouffle et s’inverse ».
Il convient néanmoins de préciser que les auteurs polonais continuent d’écrire des pièces, lesquelles, dans une moindre mesure, trouvent encore le chemin de la scène. Je pense notamment à Tadeusz Słobodzianek, à Małgorzata Sikorska-Miszczuk ou encore à Jarosław Jakubowski. Sans oublier la prose, à laquelle s’attellent de plus en plus de metteurs en scène. Parmi les adaptations littéraires, la lauréate polonaise du prix Nobel, Olga Tokarczuk occupe une place prépondérante.
1. Spectacle créé en 2004 au Teatr Helena-Modrzejewska à Legnica. (NDT).
2. Frappées par la faible représentation des femmes dans l’histoire du théâtre polonais, six chercheuses ont décidé de créer une base réunissant des pièces de théâtre d’autrices dramatiques des XIXe et XXe siècles, longtemps restées inconnues ou tombées dans l’oubli. Leur démarche s’articule autour de questions récurrentes : quelles sont les causes de l’exclusion de ces œuvres de la mémoire collective et de leur absence du répertoire ? Les textes conservent-ils aujourd’hui une force scénique et valent-ils encore la peine d’être mis en scène aujourd’hui ? Enfin, est-il possible de redonner la parole à ces autrices ? https://www.hypatia.pl/dramaty (NDT).