L’autrice dramatique Malina Prześluga a retrouvé, le temps d’un entretien, sa traductrice Agnieszka Zgieb, avec laquelle elle a noué une complicité de longue date. Ensemble, elles reviennent sur une écriture marquée par une forte porosité entre théâtre jeune public et textes pour adultes. L’autrice défend une pratique qui mise sur l’énergie du récit et la liberté formelle. Une manière de penser le théâtre comme un espace de jeu et de résistance, capable d’accueillir la complexité du monde, sans renoncer au rire.

Propos recueillis et traduits par Agnieszka Zgieb

Agnieszka Zgieb : Je commencerais cet entretien par tes mots, ceux qui m’accompagnent chaque fois que je traduis tes pièces : «Mes histoires « adultes » sont fracturées, infirmes, comme si elles s’étaient effondrées par excès et étaient incapables de se relever après leur chute. Ce sont les mots et le langage qui les remettent debout, rarement la relation de cause à effet, bien qu’ils aient leur propre direction et qu’après être passés par virages et impasses, ils finissent par atteindre leur but ».

Malina Prześluga : Cela concerne un peu le processus créatif, et un peu moi-même, car je me remets personnellement debout grâce à la langue. La possibilité de nommer divers états et expériences constitue un chemin plus simple pour les comprendre plutôt que d’essayer de les classer dans un ordre logique. J’ai d’ailleurs l’impression qu’il en va de même pour notre réalité. Elle nous surstimule, elle est pleine de culs-de-sac.

En construisant des pièces destinées à un public adulte, je suis chaque fois tiraillée entre deux méthodes : la première est de tenter de raconter une histoire telle que l’humanité a toujours aimé les raconter et les assimiler, avec des personnages expressifs, de fort tempérament, multidimensionnels, élaborés au plan émotionnel d’une façon crédible et suscitant l’empathie ; avec les actions qui découlent de ces constructions, ainsi que les conséquences de ces actions, et ce avec toute la richesse que le monde crée, même si c’est un monde taillé pour les besoins du texte dramatique. D’un autre côté, je suis toujours tentée, au-delà du récit lui-même, de me permettre des solutions qui ne se justifient que dans le théâtre, c’est-à-dire dans la rencontre entre la parole et la matière vivante. J’adore, en tant qu’autrice et spectatrice, que le théâtre m’offre, au-delà du récit lui-même, au-delà de la narration, des personnages et de l’imitation de la vie, une bonne dose de folie, qui n’aurait pas aussi bien fonctionné au cinéma ou dans la prose, par exemple, alors que le théâtre l’absorbe comme une éponge.

Dans mon travail d’écriture, je construis d’abord une histoire crédible, avec des personnages psychologiquement justifiés, dans laquelle surviennent soudain des événements impossibles, absurdes, cabossés, illogiques. J’aime cette possibilité de dépasser le réalisme que nous offre le théâtre, mais, en même temps, je tiens à ce que les personnages soient « bien racontés » et suffisamment ancrés psychologiquement pour que le spectateur ait la possibilité de s’identifier à eux. Je lance à mes personnages des défis qui n’ont pas leur place dans le monde réel. Grâce à cette dénaturation de la réalité, il devient possible de l’observer comme dans un laboratoire, en tant que phénomène étrange vu sous microscope. Il s’agit d’une sorte de vivisection indolore.

Quand j’écris pour les enfants, je laisse entrer beaucoup plus de lumière 

A.Z. : Tu as débuté en écrivant pour le jeune public. Aujourd’hui, tu écris également pour les adultes. J’ai l’impression que, dans ton cas, la frontière entre les textes pour enfants et ceux pour adultes n’est pas évidente. Elle s’estompe…

M.P. : Je ne sais pas si c’est réellement le cas, mais il est vrai que, lorsque j’écris, je puise dans l’un comme dans l’autre. Quand je crée pour les enfants, j’essaie de veiller à la linéarité du récit, afin d’emmener le lecteur sur un chemin, semé d’embûches et de bifurcations, avec un point de départ et une arrivée, qui apporte un dénouement ou bien une découverte. J’essaie de laisser le lecteur avec des questions, de laisser beaucoup de portes ouvertes, simplement, j’apporte un peu plus de réponses aux enfants, car ils en ont besoin. Il est important que ces réponses ne soient pas données ex cathedra. Je ne leur dis pas : « Mes chers enfants, voilà comment ça se passe », je leur laisse des indices et des pistes pour qu’ils parviennent eux-mêmes à leurs propres conclusions. Et puis, quand j’écris pour les enfants, je laisse entrer beaucoup plus de lumière, parce qu’ils le méritent, comme nous tous d’ailleurs, mais il est plus difficile d’apporter de la lumière aux adultes.

Ce qui relie les deux types de lecteurs dans mon écriture, c’est le recours à l’humour, un outil essentiel pour moi. J’aime plaisanter, faire des blagues. J’aime rire. Il est plus facile d’obtenir un effet comique en écrivant pour les enfants, mais cette facilité comporte le risque de banaliser le sujet et de sombrer dans des « bêtises ridicules ». Pour moi, il est primordial de continuer à parler de sujets importants, parfois complexes, sans pour autant ôter tout espoir, en jouant avec les conventions et les possibilités qu’offre une langue, en créant une action ou des dialogues vifs et captivants. Et le polonais est une langue merveilleuse pour les jeux de mots, ce qui lui confère un énorme potentiel comique. Je n’aime pas l’ennui, la lourdeur et la mélancolie au théâtre. Je n’aime pas ce que j’appellerais la stagnation intellectuelle, l’atmosphère de rituel sacré ou de cérémonie permanente que le théâtre polonais peut évoquer aux anciennes générations.

A.Z. : En traduisant La Maison vide et Il y a longtemps que je ne chantais plus pour personne, j’ai été frappée par le fait que, dans ces deux textes (et même en partie dans Le Débile, mais d’une manière légèrement différente), tu joues avec l’imaginaire catholique polonais, avec le thème du salut, de la rédemption.

M.P. : Ce n’était pas intentionnel. J’espère que cela ne sera pas lu comme une référence explicite à la foi catholique. Depuis très longtemps, je me tiens à distance de la religion catholique. Grâce à mes parents, l’Église catholique n’a eu qu’une importance marginale dans mon enfance.

Cependant, dans La Maison vide, le mystérieux visiteur (souvenons-nous qu’il ne se présente pas comme un sauveur, c’est la famille qui le perçoit ainsi) est un symbole facile à décoder dans la mentalité polonaise, celui de la fuite face au désespoir. Ce visiteur incarne le besoin des personnages de se délivrer de leurs souffrances. J’ai remarqué que ce sont souvent des personnes seules qui se tournent vers Dieu. Cela pourrait tout aussi bien être le rêve d’une nouvelle vie, dans une autre ville ou un autre pays, d’un nouveau partenaire, d’une nouvelle maison, d’un voyage exotique ou même d’une voiture de luxe. Dans mes pièces, les personnages sont en quête perpétuelle d’amour et de liberté, seulement, parfois, ils les cherchent aux mauvais endroits. En revanche, dans Il y a longtemps que je ne chantais plus pour personne, il n’y a aucune référence à Dieu ou à la religion, je pense même que mes personnages ont rejeté cette option il y a longtemps. Ils se tournent vers tout ce qui est la négation des structures, des ordres et des relations de cause à effet. Et la religion repose sur ces schémas. C’est un retour désespéré vers la folie, la sauvagerie, la perdition. Peut-être qu’à l’origine, la foi en des divinités relevait de cet élan-là, mais l’Église catholique a su éliminer toute forme d’extase avec une grande efficacité.

Le monde d’aujourd’hui exige une présence bruyante

A.Z. : La plupart des spectacles en Pologne sont créés selon une méthode que le monde anglo-saxon appelle devised theatre, c’est-à-dire un texte écrit pendant les répétitions, à partir des improvisations des acteurs, et où le dramaturge joue un rôle prépondérant. Comment te situes-tu par rapport à cela ?

M.P. : C’est, en effet, ce qui se passe. Cependant, j’entends dans le milieu des voix – jusque-là isolées – qui affirment que nous sommes sur le point d’assister à un retour du texte dramatique en tant qu’œuvre à part entière, fonctionnant indépendamment du spectacle. Actuellement, un débat a lieu sur le retour possible du drame en tant que genre littéraire. On a (enfin !) remarqué l’absence de théâtre dans les publications non spécialisées, mais accessibles à un large public. Les maisons d’édition publient timidement des pièces de théâtre, séparément ou dans des anthologies. C’est une bonne chose. Cependant, les scènes polonaises continuent d’être dominées par des textes qui sont une compilation de différentes adaptations et qui résultent explicitement de la vision du metteur en scène. En Pologne, le culte du metteur en scène bat son plein, comme en témoigne parfaitement le bilan des spectacles que j’ai vus cette année au Forum Młodej Reżyserii (Forum de la jeune mise en scène). Sur les onze spectacles auxquels j’ai assisté, le metteur en scène était présent physiquement sur scène dans six créations, la plupart étant articulées autour de sa biographie personnelle. C’est un exemple assez flagrant, mais il montre que le drame en tant qu’œuvre littéraire peut être pour le metteur en scène un sujet indigne d’intérêt, provenant d’une source extérieure et difficile à transformer en une vision personnelle. Il y a quelques années encore, j’aurais perçu cela comme une sorte de lutte pour le pouvoir, visant à déterminer qui a le plus le droit de raconter l’histoire, mais aujourd’hui, il est difficile d’y voir une lutte, car le metteur en scène a un pouvoir absolu.

Je n’aime pas travailler à la commande. Un dramaturge qui écrit à partir du plateau doit être un bon documentaliste (researcher), avoir les qualités d’un secrétaire et d’un conseiller efficace, savoir écrire selon des directives et des variables actuelles, adapter des fragments de son œuvre à des visions bien définies et qui ne sont pas les siennes. J’ai déjà œuvré de cette façon, mais je n’ai pas créé de bons textes, car je sentais qu’ils ne m’appartenaient pas. Je me sens beaucoup mieux lorsque j’écris seule et que je me laisse aller à mes propres visions et désirs. C’est alors que j’ai le sentiment qu’une œuvre honnête est en train de naître, en accord avec moi-même, et qui résulte de ma sensibilité, de mes compétences, de mes convictions personnelles.

A.Z. : Des centaines de textes affluent lors de nombreux concours d’écriture dramatique qui ont lieu en Pologne. Mais que deviennent-ils ensuite ?

M.P. : Une partie de ces textes trouve le chemin de la scène. J’ai la chance que toutes les pièces que j’ai écrites pour le théâtre aient été créées. Les auteurs dramatiques écrivent parce qu’ils veulent et savent le faire, parce que c’est leur vocation, leur métier et leur moyen d’expression. C’est aussi parfois un moyen de gagner sa vie, même si une pièce sans metteur en scène est comme un orphelin sans foyer. Bien sûr, cela peut s’avérer frustrant. Beaucoup de metteurs en scène écrivent leurs propres textes pour la scène, signent leurs propres adaptations. À l’inverse, rares sont les auteurs dramatiques qui se lancent dans la mise en scène. Cela tient sans doute à nos propres prédispositions. Je ne m’imagine pas, par exemple, diriger des gens, être à la tête de tout un processus. Mon environnement naturel, c’est une pièce vide avec un bureau et un ordinateur. C’est peut-être pour cela que les textes écrits de cette façon ne se retrouvent que rarement sur scène. Le monde d’aujourd’hui exige une présence bruyante.