Traduction Agnieszka Zgieb
Quelle est, dans le théâtre polonais contemporain, la relation entre auteurs dramatiques et dramaturges ? Comment ces deux formes d’écritures théâtrales se croisent-elles, se complètent-elles ou s’opposent-elles ? Małgorzata Sikorska-Miszczuk, autrice dramatique, dramaturge, librettiste et scénariste, nous livre une réflexion de l’intérieur.

Ce texte est extrait d’un article initialement publié dans la revue Théâtre/Public, no 258, Scènes polonaises, janvier-mars 2026.
Bien que mon avis soit infiniment subjectif, non scientifique, digressif et plein de méandres, le théâtre polonais m’apparaît comme autosatisfait et dépourvu de pensée. Il a l’air énergique, il est vif et efficace, bien que rongé par la maladie. Il ne boite pas, il n’a pas d’éruption cutanée. Il est donc difficile, à première vue, de lui reprocher quelque chose. Les symptômes sont flous, et gênants : rots incontrôlables en présence des autres, mauvaise haleine due à la digestion d’aliments trop souvent transformés ou périmés, gueule de bois permanente, cannibalisme sur d’autres formes d’art. Après réflexion, j’ajoute un trouble de la personnalité narcissique combiné (de manière interchangeable) à une faible ou démesurée estime de soi, ainsi qu’à un manque d’empathie.
La cause de ces maladies, Dieu seul la connaît. Le mauvais positionnement des deux « groupes d’écriture théâtrale » ne contribue pas à leur guérison, bien que l’un se porte bien et l’autre moins.
Commençons par les auteurs dramatiques. Ils sont si peu nombreux qu’ils tiendraient sur un balcon. Imaginez-les et faites leur signe de la main. Ils disparaîtront bientôt comme des loups de Tasmanie, ces quadrupèdes rayés, à en juger par le seul exemplaire qui subsiste, empaillé il y a très longtemps. Personne ne va vous empailler un auteur dramatique polonais, on oubliera vite à quoi il ressemblait – et puis, à quoi bon ces plaisanteries stupides ?
Olga Tokarczuk, écrivaine, lauréate du prix Nobel de littérature, a donné une conférence en 2018. Elle y a tenu des propos qui m’ont marquée. Ils m’aident à penser à la littérature d’une manière qui me nourrit, qui ouvre mon âme, qui est comme le breath of life. Tokarczuk affirme que la Voix, et plus tard le Narrateur, celui qui raconte, est quelque chose, quelqu’un de plus que l’auteur lui-même. Il est son extension, le dépassement d’un ego limité.
En tant qu’artistes, nous avons des opinions, des convictions, des idées sur ce qui est bien et ce qui est mal, des sympathies, des jugements, des opinions politiques. Nous sommes sur le point d’adhérer au parti qui nous unit dans ces opinions et, une fois que nous en sommes, nous le soutenons dans les sondages.
Tout cela est juste, compréhensible. Le temps nous dira les conséquences de ce choix. Avons-nous entraîné notre monde vers la prospérité ou vers la chute ?
Un poète polonais1 a écrit : « Avant de déclarer l’adhésion, il faut étudier avec soin la forme de l’architecture, le rythme des tambours et des cornemuses, les couleurs officielles et le rituel sordide des funérailles ».
En parlant du Narrateur, d’une voix qui parle, en soulignant si fort qu’il a sa propre identité par rapport à l’auteur, que cette identité apparaît de manière autonome en se manifestant comme l’histoire que raconte l’élève qu’on interroge à l’improviste, sans rapport avec ce qui vient d’être écrit au tableau, Tokarczuk souligne qu’il faut entendre cette voix, la séparer de la cacophonie des cris de singe qui remplissent la tête en prétendant ne pas crier, car au contraire, chacun est une aria sur une corde de sol.
On ignore d’où vient le Narrateur ; de quel passé, de quel royaume ? Est-ce une terre de fabulation, une terre des morts ou celle de démons endormis ? Tokarczuk s’interroge sur ce qu’est réellement ce je qui s’exprime. Est-ce « la voix d’autres entités avec lesquelles celle ou celui qui parle, entre en connexion médiumnique » ?
Est-ce la voix des disparus ? Un être mort, mais tiré du sommeil ?
Quoi qu’il en soit, la Voix est un élargissement du point de vue étroit, unique, limité par nos propres préférences et perceptions, et de son élévation à un niveau supérieur.
Puisqu’il s’agirait du véritable Narrateur, comment le faire venir, lui parler et, surtout : comment l’entendre ?
Est-ce la voix d’entités, de personnes, d’autres êtres ?
Et si les réflexions sur le Narrateur n’étaient qu’une tentative de nommer l’état dans lequel nous créons des mondes, des êtres et leurs relations, avec une rapidité, une compétence et une efficacité incroyables, et c’est ce qui justement nous surprend ?
Est-ce tout bonnement notre faculté d’inventer et de décrire ?
Et si ce n’est pas nous qui inventons et décrivons, mais nous sommes utilisés. Quelqu’un dicterait, à travers les personnages, ce qui doit se passer, ce qui doit être dit ?
Et tous ces gens amenés par la voix étaient déjà quelque part : où étaient-ils et où attendaient-ils, d’où sont-ils venus, qui les a réveillés et leur a dit que c’était le moment ? Ces morts imaginés sont peut-être plus vivants que nous, assis dans le public. Peut-être qu’ils sont plus fatigués que nous après le spectacle et que nous devrions prendre soin d’eux ?
Prendre soin de Macbeth et de Lear, de Mme Raniewska et de Marguerite, de Roy Cohn et de Blanche DuBois ?
Les emmener en vacances ?
Écrire un poème ?
un poème
emmener les morts en Caraïbes
entre les serviettes de bain en train de sécher
les chiens dorment sur de la terre cuite
la pluie est chaude là-bas,
une femme noire tient un cigare entre ses lèvres
sur chaque sac pour des touristes
même sans le guide, les qualités de cet endroit sont évidentes :
des sacrifices de coqs
des Chevrolet bleues et roses
des coquillages
les morts seront bien
la plage est juste là
la mer turquoise
les boissons les chaises longues le poisson grillé
ils méritent une destination de vacances exotique
on a trop pleuré ensemble
ah ces traumatismes
maintenant les morts regardent autour d’eux avec incertitude
dans leurs mains translucides ils tiennent des vouchers et les clés de leurs chambres
ils regardent la mer,
tout ça les dépasse, mais ils commencent à laisser dans l’air
des sourires
allez vous baigner, les morts,
on va vous rejoindre plus tard.
Je nommerais auteur dramatique celui qui sait que lui aussi est inventé.
Cela change complètement la perspective de l’écriture.
La réflexion – l’invention du personnage – prend une autre forme. Je dirais que c’est une invention qui ne tient pas compte du flux temporel actuel, des dernières idées, des modes en pleine explosion, des thèmes de prédilection, nobles et importants, tels la protection de la planète, l’empathie, la lutte contre l’inégalité, l’exclusion ou l’injustice.
Ce que je viens de citer, est-ce comme ça que pense… un dramaturge ?
Je pose une question provocatrice : et si le dramaturge était un homme à tout faire dans le théâtre, un errand boy, un algorithme vivant qui crache des histoires prévisibles et schématiques ?
Si l’on écoute le Narrateur, il va se charger de raconter la vérité sur le monde. Parce que (peut-être ?), si l’on s’en charge intentionnellement nous-mêmes, on atterrira dans le monde de nos propres préférences étroites et l’on créera quelque chose de dangereux, de superficiel, de faux.
Ou peut-être pas ?
Qu’y a-t-il de mal dans des intentions, des motivations nobles ou basses, dans des commandes et des travaux sur un sujet imposé ?
Peut-être rien ?
Supposons que, peu importe ce qui déclenche l’histoire, ce qui est important, c’est que le Narrateur apparaisse, cette incompréhensible voix qui vient de là-bas ?
La voix frappe toujours différemment, toujours très discrètement, alors faut-il sans doute, pour l’entendre, avoir un silence intérieur en soi, un vide dans la tête ?
Il n’y a peut-être aucune métaphysique, mais le problème réside, précisément, dans l’absence de silence. La distraction perpétuelle ? Le manque de temps de réflexion ? Le manque de conviction ? De courage ? La pensée collective ? La peur du lendemain ? L’argent ? Écrire ce que le théâtre, ou le directeur, a commandé ?
Parce qu’en Pologne, théâtre signifie « metteur en scène ».
C’est le metteur en scène qui est l’être ou ne pas être du dramaturge et de l’auteur dramatique.
Les deux groupes sont dépendants de lui, de la même façon.
Si, en Pologne, tous les metteurs en scène se mettent à désirer des spectacles basés sur des scénarios de cinéma, le dramaturge va s’atteler à la tâche, et l’auteur dramatique peut se tirer une balle dans la tête, parce qu’il n’y a pas autres canaux que « le metteur en scène » pour acheminer le texte dramatique vers la scène.
Voilà la réalité.
Je n’ai rien contre le fait que quelqu’un veuille mettre en scène un scénario remanié de film. Je souligne simplement qu’en Pologne il n’existe qu’un canal, celui du metteur scène pour conduire le texte dramatique sur scène. Et s’il ne veut pas de pièces de théâtre polonaises, il n’y aura pas de pièces de théâtre.
Tout dépend de ses préférences.
Le système polonais ne dispose d’aucune institution indépendante qui s’occupe de l’écriture dramatique polonaise.
Quel est le problème ?
Décrivons d’abord la différence entre « la pièce de théâtre » et « le scénario dramaturgique pour la scène ». Qui écrit une pièce de théâtre, qui crée un « scénario du spectacle » ? Où est la différence ? Est-ce uniquement une question de dénomination ? Pourquoi les uns écrivent-ils « une pièce de théâtre » – et ce sont des auteurs dramatiques –, et les autres « un scénario du spectacle » – et ce sont des dramaturges ? Qu’est-ce que cela montre ?
Comment se situe dans ces réflexions l’écoute du Narrateur qui chuchote à l’oreille : « crée un univers stellaire, indépendant de tes propres opinions, où chaque personnage est puissant. Le plus beau personnage et le pire sont-ils aussi puissants et beaux l’un que l’autre ».
Pour moi, c’est la vision de l’auteur dramatique.
Les résultats du travail d’un auteur dramatique sont-ils synonymes de bons spectacles et ceux d’un dramaturge de mauvais ?
Non.
Les dramaturges créent des pièces de théâtre désespérément mauvaises. Je puis en témoigner, car j’ai été membre des jurys pendant de nombreuses années.
En revanche, un dramaturge peut, en étroite collaboration avec un metteur en scène, créer des représentations théâtrales exceptionnelles ; les spectacles de Krzysztof Warlikowski, qui sont pour la plupart des compilations créatives de divers textes littéraires, en témoignent résolument.
L’écriture dramatique polonaise est affamée.
Elle n’a plus de force.
Elle a besoin de soutien.
Elle a besoin d’énergie pour des voyages autonomes et risqués à la source.
La source est toujours la même : Neverland, là où se logent les histoires.
Ces histoires attendent des volontaires audacieux ; seuls les canaux de diffusion sont différents : le film, la prose, l’opéra, le théâtre. Chacune de ces options nécessite une connaissance du médium dans lequel on évolue. Chaque médium a ses règles, ses pouvoirs infinis, ses miracles.
L’acteur, présent sur scène, qui ne passe pas par l’intermédiaire de l’écran, c’est l’évidente spécificité du théâtre. Cette information est neutre : elle ne valorise pas, ni dévalorise le théâtre, il faut juste comprendre quelles en sont les conséquences.
Apprendre la spécificité du théâtre est un effort que l’on fait, avec amour, pour pouvoir dire « je suis un professionnel ».
L’auteur dramatique doit l’apprendre.
Il n’y a pas où et comment.
Des endroits tels que le Royal Court de Londres n’existent pas en Pologne.
On ne pense pas l’auteur et l’écriture dramatique en tant que quelque chose de précieux, d’irremplaçable.
Quel est le problème ?
La tâche de l’auteur dramatique est de trouver le Narrateur.
Le dramaturge évolue dans un espace délimité et désiré par le « metteur en scène ».
La différence est énorme.
[…]
Cet article est à retrouver intégralement sur le site de la revue Théâtre/Public. Pour le consulter, cliquez ici (article payant).

m.e.s. Paweł Łysak, Teatr Powszechny de Varsovie, 2017. © Magda Hueckel
1. Zbigniew Herbert, Potęga smaku (La Puissance du goût) in Wiersze zebrane (Recueil de poèmes), red. Ryszard Krynicki, Cracovie 2008, p. 523–524. NdT.