Fruit du dispositif de mentorat mis en place par la Maison Antoine Vitez (MAV), la traduction de Aurora travaille de Mariana de la Mata est présentée à la Mousson d’été. Située dans la pampa argentine, cette pièce féministe teintée de fantastique a offert à ses deux traductrices un bel espace de dialogue autour de l’équilibre à trouver en français entre langue concrète et onirique.

Propos recueillis par Anaïs Heluin

Anaïs Heluin : Avec Aurora travaille, vous faites découvrir pour la première fois en France l’écriture de l’autrice argentine Mariana de la Mata, maintenant installée à Madrid. En quoi cela s’est-il imposé pour vous, Emilia Fullana Lavatelli, qui signez là votre première traduction ?

Emilia Fullana Lavatelli : Dans le cadre de mon Master en écriture et représentation théâtrale, j’ai écrit un mémoire intitulé « L’éthique de la désobéissance : entre dramaturgie et traduction, réflexion autour de l’écriture théâtrale de Santiago Loza », qui m’a donné l’envie de traduire. Ma famille étant argentine, c’est vers le théâtre de ce pays que je me suis naturellement tournée. J’ai beaucoup lu, jusqu’à arriver à Mariana de la Mata, qui m’a elle-même envoyé Aurora travaille. Ce texte, qui est la troisième partie de ce que l’autrice qualifie de « trilogie involontaire » écrite en 2012, 2017 et 2020, m’a beaucoup plu, notamment pour la manière dont sa dramaturgie est mise au service d’une pensée féministe. Aurora travaille est pour moi la pièce qui concentre le mieux la poésie très particulière de Mariana de la Mata, nourrie de réel. Pour ma première traduction, il m’importait également de choisir une autrice dont j’apprécie l’œuvre dans son ensemble, et pas seulement une pièce. J’ai alors envoyé une demande d’aide à la traduction à la MAV.

A.H. : La MAV a alors proposé de transformer ce projet de traduction individuel en travail à deux, sous la forme d’un mentorat, dispositif associant un jeune traducteur à un traducteur plus expérimenté. Victoria Mariani, vous avez alors rejoint Emilia Fullana Lavatelli. Quel intérêt avez-vous trouvé toutes les deux à cette association ?

E.F.L. : Pour ma première traduction, j’ai vécu la présence de Victoria à mes côtés comme une chance. L’exigence du regard qu’elle porte sur chaque mot, la rigueur avec laquelle elle interroge ses traductions possibles m’ont poussée à adopter la même discipline. Actuellement en train de traduire la deuxième pièce de la trilogie de Mariana de la Mata – littéralement, Cet été je te tue  –, je constate que j’adopte les mêmes méthodes. Alors que je travaille seule cette fois, c’est comme si nous étions encore deux ! Cette expérience m’a permis d’établir une forme de dialogue avec moi-même pour éprouver chaque mot, chaque phrase.

Victoria Mariani : Pour moi aussi, cette expérience de mentorat a été l’occasion de vérifier combien le travail de traduction mérite d’être partagé. Il s’agit de ma première traduction à quatre mains, mais depuis que je traduis, j’ai l’habitude, avant de les rendre, de faire lire à haute voix mes traductions, de préférence par des personnes non-hispanophones.  Avec Emilia, ce travail de lecture à haute voix a été très enrichissant. À partir du premier jet de la première partie de la pièce, qu’elle avait traduite pour la MAV, Emilia et moi avons travaillé dans un dialogue très constructif. Étant espagnole, et n’étant jamais allée en Argentine, je ne me serais sans doute pas risquée seule à la traduction d’une pièce argentine. Quoi que la pièce soit assez ouverte pour être abordée sans forcément connaître le pays.

En s’assurant aussi auprès de l’autrice de ce qu’elle avait inventé en matière de langage et de ce qui existe, nous avons pu déterminer le degré d’invention qu’il nous faudrait déployer dans notre traduction. Il a été assez important !

A.H. : La pièce se situe pourtant dans la pampa argentine. Le langage de ses protagonistes n’est-il pas marqué par cet ancrage ? Comment en avez-vous appréhendé la traduction ?

E.F.L. : Si l’autrice s’inspire d’un langage réel, parlé dans certaines régions de l’Argentine, elle s’est créé une langue à elle. Dans le parler de Jacquot par exemple, patron d’une station-service et employeur d’Aurora qui vit à proximité avec sa mère et des adolescents appelés « les idiots », on reconnaît la manière dont les hommes des classes sociales populaires s’adressent aux femmes, mais avec un jeu poétique qui la déplace. Les répétitions accompagnées de nombreuses variations que l’on trouve dans ses répliques, surtout au début de la pièce, permettent à Mariana de la Mata d’éviter tout stéréotype de classe. Elle échappe ainsi également à tout naturalisme.

V.M. : Du fait de ce langage de Jacquot, moins présent dans la suite de la pièce, c’est la première partie qui nous a posé le plus de questions. Alors qu’elle est la plus courte – elle ne fait que 3 pages et demie –, nous y avons consacré la moitié de notre temps de traduction. L’un des premiers mots prononcés par Jacquot, « mamita » en espagnol, a donné lieu à bien des discussions. Une fois que nous avons opté pour « ma biche », défendu par Emilia depuis le début – j’avais pour ma part des doutes car cela impliquait la possibilité de le lire comme un effet d’annonce concernant la suite de la pièce et donc d’intervenir sur la dramaturgie –, nous avons pu tirer ce fil. En s’assurant aussi auprès de l’autrice de ce qu’elle avait inventé en matière de langage et de ce qui existe, nous avons pu déterminer le degré d’invention qu’il nous faudrait déployer dans notre traduction. Il a été assez important !

A.H. : L’une des étrangetés de la pièce réside dans l’arrivée de Nord-Américains dont les rumeurs disent qu’ils souhaitent fonder une église, mais qui chassent aussi beaucoup. Pourquoi n’avoir pas explicité dans votre traduction ce que pouvait vouloir dire cette irruption dans un contexte argentin ?

E.F.L. : Il est vrai que l’on peut voir dans ces nouveaux venus une allusion aux communautés de Nord-Américains qui possèdent des ranchs et des terres en Argentine. Et dans la réaction d’Aurora et de ses proches, qui oscille entre le rejet et l’attirance, on peut voir la trace d’un anti-impérialisme de longue date dirigé contre les États-Unis. Toutefois, cela n’est pas explicité dans le texte original. D’autant plus qu’une aura de mystère plane sur ces personnages, comparés à un certain moment à des aliens. Comme les idiots, eux aussi très étranges, presque sans paroles, ils participent de la poétique très singulière de Mariana de la Mata, qui se déploie dans la périphérie.


Aurora travaille, de Mariana de la Mata, traduit de l’espagnol (Argentine) par Emilia Fullana Lavatelli et Victoria Mariani

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Dans une maison au milieu des champs, près de l’autoroute, Aurora vit avec sa mère Irene, une femme soucieuse et plaintive qui tricote toute la journée, et les « idiots », deux adolescents qu’elle a recueillis et qui passent leur temps à jouer à la console. Aurora travaille comme serveuse dans une station-service et doit supporter Jacquot, son patron, qui la vend aux camionneurs de passage pour la nuit et essaye lui-même d’abuser d’elle. L’argent manque dans cette famille et dans ce monde hostile et solitaire de la route, Aurora est une proie, à l’image des cerfs et des biches du pays que les hommes viennent chasser. À défaut de pouvoir partir, Aurora rêve de pouvoir se défendre. Malgré les protestations d’Irene, elle s’entraîne à tirer depuis le toit avec le fusil de son père décédé.
Des hommes mystérieux sont arrivés d’Amérique du Nord pour chasser les cerfs et installer une église près de la station-service. Ils sont la promesse d’une nouvelle activité, d’une rentrée d’argent possible, mais pour Aurora ils sont avant tout le présage de nouvelles violences dont le récit surgit de manière éparse et trouble tout au long de la pièce. Lorsque Jacquot vient la voir pour lui dire que ces hommes cherchent une fille pour qu’elle les prenne en photo avec leurs trophées de chasse, passe un peu de temps avec eux le soir et participe à leur petite fête, Aurora sait ce qui l’attend. Les idiots eux aussi ont compris quelque chose et sortent de leur stupeur adolescente pour devenir des remparts contre la menace de Jacquot.
Juste avant qu’Aurora ne se rende à la station-service, une biche s’approche de la maison. La jeune femme commence à lui parler et lui dit de s’en aller loin. Que va faire Aurora ? S’enfuir avec la biche comme lui disent les idiots ? Suivre Jacquot comme l’incite à le faire Irene, sa mère ? Avant de prendre une décision, avant que tout ne s’accélère, Aurora se met à danser avec les idiots sur la musique de cette fête qui bat au loin et qui nourrit la rage qui gronde en elle.