Treize tableaux, vingt-huit personnages qui se croisent, autant de situations où Sara García Pereda explore les contradictions d’une société prétendument féministe. Rencontre avec la jeune autrice espagnole qui, avec sa pièce GRRRL, débusque avec mordant le patriarcat jusque dans les moindres recoins de notre intimité.  

Propos recueillis et traduits par Emilia Fullana Lavatelli

Pour cette 78e édition du Festival d’Avignon, dans le cadre d’une collaboration avec le Centro Dramatico Nacional de Madrid, la pièce GRRRL sera lue dans la traduction d’Emilia Fullana Lavatelli le vendredi 5 juillet à 20 h, dans la Cour du Musée Calvet. Elle sera interprétée par les acteurs et les actrices Talents Adami Théâtre : Mad Alina, Thomas Bellein, Célia Bouy, Adèle Journeaux, Savannah Rol et Thomas Sagot.

Sara García Pereda a 30 ans, elle est autrice dramatique et traductrice de théâtre, diplômée de la RESAD, à Madrid, et de l’Université Napier d’Édimbourg. En 2022-2023, elle fait partie des auteurs dramatiques en résidence au Centro Dramatico Nacional de Madrid. 

Emilia Fullana Lavatelli : C’est au cours de ta résidence au Centro Dramatico Nacional que tu as écrit GRRRL. Comment s’est déroulé ce processus ?

Sara García Pereda : La résidence au CDN a duré sept mois, au cours desquels j’ai pu faire de nombreux voyages, notamment à l’Académie d’Espagne à Rome, ainsi qu’à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, en France, où j’ai séjourné un mois. Cela m’a permis de me lancer dans une forme nouvelle d’écriture.Cela m’a permis de me lancer dans une forme nouvelle d’écriture et de gagner en assurance. Le texte a mûri longuement grâce aux nombreux échanges avec les membres du comité du CDN et avec mes camarades de résidence, Mélanie Werder, Luis Sorolla et Cris Balboa, dont le soutien a été déterminant. Mais c’est seulement lors de mon séjour à la Chartreuse que je me suis vraiment lancée dans le processus d’écriture. J’ai souvent été prise de doutes et là encore, j’ai été encouragée par les personnes qui m’entouraient. Malgré la barrière de la langue et, parfois, l’écart générationnel, toutes et tous ont cru en moi et en mon projet, en particulier Christian Giriat, le conseiller dramaturgique de la Chartreuse. Que cette première lecture de GRRRL se déroule à Avignon, là où je l’ai écrite, vient clore en quelque sorte le processus d’écriture. Et je trouve cela très beau.

E.F.L. : Le titre donne tout de suite le ton : GRRRL. Un rugissement. On ouvre le texte et on peut lire que tu le dédies “au droit à la colère”. Qu’est-ce qui a fait naître GRRRL ? 

S.G.P. : Cette colère justement. Cette colère qui vient de la prise de conscience de la manière dont les hommes s’emparent du féminisme et parviennent à tirer profit de nos récits et de nos expériences. Il y a une scène dans le film Barbie de Greta Gerwig qui illustre très bien ce phénomène : Ken découvre le patriarcat et ne comprend pas pourquoi il ne rencontre pas de « vrais hommes » dans le monde réel. Révolté, il prend à parti un PDG qui lui assure que le patriarcat est bel et bien présent mais que les hommes désormais avancent masqués. Ce projet prend racine dans le regard que porte notre génération sur la manière dont le capitalisme et le patriarcat s’approprient les discours féministes.

Dans GRRRL, il s’agit d’expériences que j’ai vécues, qu’ont vécues les femmes de mon entourage 

E.F.L. : GRRRL est composé de treize scènes autonomes assez courtes, avec quelques personnages récurrents. Le point de départ des scènes est souvent assez concret, nous sommes à un mariage, à une réunion parents-profs, dans une voiture avec deux amis… puis, la situation dérape. Quel est ton rapport au réel au moment d’écrire ?

S.G.P. : J’écris toujours des histoires proches de la réalité. Dans GRRRL, il s’agit d’expériences que j’ai vécues, qu’ont vécues les femmes de mon entourage ou des autrices qui sont pour moi des références, à l’instar d’Ursula K. Le Guin, de Caryl Churchill, d’Alice Birch ou encore de Rosa Montero.

E.F.L. : On sent cette vitalité dans ton écriture, dont la langue est très orale. Cela a été un défi de traduction : les personnages s’expriment comme dans la vraie vie…  

S.G.P. : Oui, c’est ce qui m’intéresse. L’idée de GRRRL a surgi après avoir écouté une amie évoquer son compagnon qui vivait mal sa réussite professionnelle. J’ai commencé à tirer le fil de ce récit et j’ai écrit la première scène.

E.F.L. : En avril, les jeunes Talents Adami Théâtre sont allés à Madrid au CDN pour préparer la lecture à Avignon. Pour l’occasion, l’acteur José Dault a joué les interprètes. Il a traduit tes directions à la troupe. Peux-tu nous dire quelques mots de cette expérience un peu particulière qui consiste à diriger ton propre texte dans une autre langue ? 

S.G.P. : Ça a été une très belle expérience. Les acteurs ont lu une première fois la pièce dans une distribution aléatoire parce que je voulais d’abord les entendre. C’est seulement après que j’ai fait ma distribution et que nous avons commencé les répétitions. Au final, la question de la langue ne s’est pas posée.

Il faut dire que nous avons toutes et tous moins de trente ans, à commencer par toi, qui as traduit le texte. Le passage du texte au français puis au plateau n’a donc pas posé de difficultés. Nous sommes toutes et tous de la même génération et cela s’est clairement ressenti dès les premières répétitions : les éléments du texte résonnaient en chacun de nous, sans besoin d’explication. Et nous nous sommes laissé porter par nos intuitions, sans que la langue ne constitue une barrière.

Si ce qui se joue sur scène est la remémoration affectée de la violence vécue, en tant que spectatrice je vais me sentir mal

E.F.L. : C’est vrai que lorsque j’ai lu le texte pour la première fois, j’ai tout de suite eu la sensation de “reconnaître” les situations. Notamment celles autour du personnage de l’Allié – sous-entendu allié du féminisme et des femmes – qui est l’un des personnages qui concentrent le propos de la pièce. 

S.G.P. : Oui, mais tu remarqueras qu’il n’est jamais nommé. Les personnages sont désignés par leur fonction, et ce pour guider les acteurs. Pour autant, tout le monde l’a très bien identifié, ce qui a été très agréable. Je crois même que cela aurait pu fonctionner sans.

E.F.L. : Effectivement, la marque du réel dans GRRRL n’est pas tant dans le niveau de langage mais dans les situations, plus précisément à l’endroit où se positionnent les personnages les uns par rapport aux autres, à travers le langage. Dans leur rapport à l’écoute, au décalage entre ce qui est dit et ce qui veut se dire, à l’hypocrisie plus ou moins assumée… 

S.G.P. : La première fois que les acteurs et les actrices ont joué une scène où apparaît l’Allié, j’ai vu qu’ils avaient tout compris. Aucune explication n’a été nécessaire. Le jour d’après, ils avaient une énergie différente mais cela fonctionnait également. Je n’ai pas éprouvé le besoin de leur donner beaucoup d’indications parce que j’ignore qu’elle sera leur énergie le jour de la lecture. Mais je ne suis pas inquiète car ils m’ont montré qu’ils avaient parfaitement compris l’enjeu de la scène. 

E.F.L. : Est-ce qu’il y a eu une scène dont l’enjeu était plus difficile à trouver ? 

S.G.P. : Oui, la scène de la plage où le personnage féminin raconte à son copain qu’elle vient seulement de comprendre qu’elle a vécu une agression de la part d’un homme plus âgé alors qu’elle était adolescente. J’ai réalisé que le risque était d’interpréter le personnage féminin en lui faisant revivre ce qu’il lui était arrivé. Et si ce qui se joue sur scène est la remémoration affectée de la violence vécue, en tant que spectatrice je vais me sentir mal.

E.F.L. : Et même si le réel a une grande importance dans ton écriture, c’est une chose à laquelle tu te refuses ?

S.G.P. : En tant qu’autrice, j’ai fait le choix de ne pas représenter la violence faite aux femmes et de les placer toujours, elles et leurs récits, à un endroit autre que celui de victime. Sans quoi le personnage masculin devient celui qui apaise, alors que la scène dit le contraire : elle est seule face à son compagnon qui ne comprend pas son expérience et qui ne l’aidera pas à la traverser. Elle ne voit pas qu’il n’est pas un allié. Et qu’en se positionnant, lui, comme la victime de son récit à elle, il exerce une nouvelle forme de violence sur elle.

E.F.L. : Qu’est-ce que tu leur as dit pour modifier les choses ?

S.G.P. : « Il ne va pas te consoler, ne le laisse pas le faire. » Et tout d’un coup, la scène a totalement changé. 

E.F.L. : C’est très intéressant ce que tu dis sur l’identification qui s’opère entre le propos du personnage et l’état dans lequel se met l’actrice au moment de jouer. C’est ce décalage entre les deux qui donne toute sa puissance au texte. Est-ce que cette expérience t’a permis d’appréhender les possibles difficultés de mise en scène ? 

S.G.P. : Les répétitions m’ont permis d’identifier les passages comme celui-ci. Nous devons être très attentives à l’endroit où l’on place les personnages féminins par rapport aux personnages masculins. J’ai été très généreuse avec les rôles masculins, j’ai mis beaucoup de comédie dans leurs partitions, et un bon acteur saura s’en saisir. J’ai pu remarquer que les actrices mettaient parfois plus de temps à mesurer la portée comique de leur texte. Elles ne réalisent pas toujours à quel point ce qu’elles disent est drôle. Et c’est ce que j’entends préserver dans ce texte : que l’humour ne repose pas que sur les hommes, une fois de plus. 

J’aime m’échapper de la forme en allant souvent vers le réalisme magique

E.F.L. : Le texte va être créé au CDN de Madrid en janvier 2025 dans une mise en scène que tu signes avec Xus de la Cruz. Peux-tu nous en dire un peu plus ?

S.G.P. : La mise en scène est une codirection avec Xus de la Cruz, autrice dramatique et chorégraphe espagnole qui travaille beaucoup sur les questions de genre. Xus a été la première personne qui m’a fait réfléchir sur le genre lorsque j’écrivais, sur la responsabilité que l’on a en tant qu’autrice d’offrir d’autres réalités. C’est une très belle expérience de pouvoir collaborer sur ce projet, je sens que cela ferme un cycle. Cela nous semble novateur de proposer un modèle de mise en scène qui va au-delà d’une seule figure et j’ai la sensation que la collaboration entre femmes tend parfois davantage vers ce genre d’alliances expérimentales. Pour la mise en scène, nous allons créer une dramaturgie globale qui relie toutes les scènes, à travers le mouvement et l’espace sonore.

E.F.L. : As-tu d’autres projets d’écriture actuellement ? 

S.G.P. : J’ai intégré le laboratoire “Nuevas Dramaturgias”, porté par le Pays basque espagnol. C’est dans ce cadre que j’ai commencé à écrire un thriller psychologique théâtral. La démarche est à l’opposé de GRRRL. Je voulais revenir à mon éducation aristotélicienne, celle que j’ai reçue à la RESAD et à Édimbourg, avec l’unité de temps et d’espace comme contrainte formelle. C’est un défi stimulant et difficile à la fois. Je m’aperçois que j’aime m’échapper de la forme en allant souvent vers le réalisme magique. Ce qui m’importe, c’est que le spectateur puisse décider seul si ce qui se joue devant lui est naturaliste ou pas. 

E.F.L. : Tu as étudié à Édimbourg et tu as traduit du théâtre de l’anglais vers l’espagnol, est-ce que ces expériences linguistiques ont exercé une influence sur ton écriture ? 

S.G.P. : J’ai commencé à écrire dans une autre langue que la mienne, l’anglais. Ça a été une expérience très importante, surtout lorsque j’ai donné mes textes à lire pour des improvisations. J’ai pu alors me rendre compte que la manière dont j’écrivais était très éloignée du quotidien, de l’anglais tel qu’on le parle dans la vraie vie. Ce n’était pas ma langue maternelle, il y avait donc nécessairement une forme de détachement dans mon écriture. Quand je suis rentrée en Espagne, je savais que je voulais écrire en espagnol, dans une langue très orale, afin de raconter des histoires locales qui aient des possibilités d’ouverture.

E.F.L. : Et pour finir, est-ce que tu dirais que cette aventure entre le français et l’espagnol t’a donné envie de traduire ? 

S.G.P. : Oui ! (rires) Après les répétitions au CDN en avril, j’ai finalement accepté de traduire le texte d’une autrice dramatique australienne.