Hossein Rajabian est un réalisateur et auteur dramatique iranien. En 2015, il est incarcéré à la prison d’Evin pour, entre autres, « propagande contre le régime ». C’est en détention qu’il écrit le scénario de Création entre deux surfaces, qu’il adaptera ensuite pour la scène, en France, où il est désormais exilé. Dans un témoignage bouleversant, il revient sur la genèse clandestine de son œuvre.

Traduit de l’anglais par Laurence Manfrini

Lorsque j’ai été arrêté pour la énième fois en 2015 et condamné à six ans d’incarcération à la prison d’Evin, à Téhéran, en Iran, pour activités non autorisées en matière audiovisuelle, propagande contre le système et insultes à la religion, j’ai réfléchi. J’ai réfléchi à la façon dont, dans cette situation et en ces lieux, je pouvais continuer à agir, conformément à mes convictions, qui ont toujours consisté à lutter contre la censure et contre l’atteinte à la liberté artistique. C’est pourquoi, entre ces quatre murs, en dépit de conditions de détention inhumaines, j’ai commencé à écrire le scénario de mon deuxième film, Création entre deux surfaces.

Je me souviens très bien que, pendant la grève de la faim que j’avais décidé d’entamer pour protester contre mes conditions d’emprisonnement, j’ai été envoyé dans un hôpital à l’extérieur de la prison d’Evin, en raison de la faiblesse de mon état général. Après presque deux semaines, de retour à la prison, j’ai découvert qu’en mon absence, la première version de mon scénario avait été confisquée par les responsables de la prison. J’ai ressenti une terrible frustration devant cette perte, frustration qui est encore en moi vivace. Mais j’ai recommencé à écrire la même histoire, avec, cette fois-ci, une stratégie de sauvegarde de mes écrits : la rédaction du scénario s’est faite partie par partie, et j’ai élaboré un stratagème pour exfiltrer chaque partie terminée d’Evin. J’ai pu ainsi compter sur l’aide de prisonniers en permission à qui je remettais des sections de mon manuscrit. Et c’est ainsi que j’ai sauvé ma deuxième version. Après avoir obtenu une libération conditionnelle, j’ai pu sortir de prison. C’est alors que j’ai rassemblé tous mes écrits éparpillés et recomposé un scénario complet. Cet effort de recomposition a permis la réalisation de mon film Création entre deux surfaces, en 2019.

Lorsque je suis arrivé en France en 2022, pour la première fois, j’ai pu projeter mes films librement et entendre les réactions du public. Quel moment fort ! J’ai par la suite été encouragé à adapter le scénario de Création pour la scène. Cette idée m’a intéressé à plus d’un titre : que voulait dire écrire, adapter une œuvre qui avait connu les geôles iraniennes, en France ? Moi qui étais désormais un exilé, l’adaptation me permettait d’expérimenter divers voyages : passer du cinéma au théâtre, de la censure à la liberté artistique, pour pouvoir explorer, comme je l’entendais, les interactions humaines (notamment le rôle de la femme, thème qui m’était cher et qui m’avait coûté ma première arrestation, pour mon film Le Triangle inversé). Cette adaptation était un renouvellement, une façon d’insuffler une nouvelle vie au scénario initial, de porter un regard neuf sur moi-même, sur mon œuvre artistique, depuis mon nouveau pays d’adoption, en direction de mon pays natal. En regard des tours et des détours difficiles par lequel le scénario de Création était passé, il m’est donc apparu symbolique de reprendre ce scénario, de repartir de ce sombre point de départ et de lui tracer une nouvelle route, en imaginant peut-être faire un peu tourner la roue de la révolution dans le monde… 

Un régime dictatorial ne se contente pas de contrôler les corps et les esprits ; il s’immisce dans les cœurs, altérant profondément la manière dont les individus ressentent, aiment et interagissent

Au fil de mes recherches en linguistique et en littérature, j’ai été profondément marqué par les liens entre les révolutions populaires et leurs répercussions sur les expressions artistiques, en particulier sur la littérature. Les révolutions, ces moments de bouleversement intense et de quête de justice, laissent une empreinte indélébile sur le langage et les récits. Elles transforment les mots en armes, les récits en cris et les silences en échos vibrants. Les peuples opprimés, lorsqu’ils se révoltent contre les dictatures, donnent naissance à des œuvres littéraires qui capturent la douleur, la résistance et parfois même la folie collective. C’est cette transformation du langage sous la pression des révolutions qui m’a inspiré à créer une pièce où le délire devient un élément dramatique central. Le délire, dans mon œuvre, n’est pas simplement une perte de sens ou une fuite dans l’irrationnel. Il est le reflet d’une réalité insupportable, un cri désespéré face à l’injustice, une tentative de traduire l’intraduisible. Mes personnages, vivant sous le joug d’un régime oppressif, oscillent entre la lucidité et la divagation, exprimant ainsi les impacts psychologiques d’un tel contexte sur leur être profond. Le délire devient leur moyen de survivre, de résister, mais aussi d’exister dans un monde où la vérité est constamment réprimée. À travers cette exploration, je cherche à interroger le spectateur sur les limites du langage face à la souffrance humaine, et sur la capacité de la littérature à donner voix à l’indicible.  

Dans cette pièce, je me suis aussi penché sur l’impact des dictatures sur les émotions humaines. Un régime dictatorial ne se contente pas de contrôler les corps et les esprits ; il s’immisce dans les cœurs, altérant profondément la manière dont les individus ressentent, aiment et interagissent. Sous une telle oppression, les émotions deviennent souvent des luxes que l’on ne peut se permettre d’exprimer librement. La peur, omniprésente, étouffe les élans de joie, tandis que la méfiance s’infiltre dans les relations les plus intimes. Mes personnages vivent dans un monde où chaque sourire devient suspect, chaque larme, une faiblesse exploitée.  

Cependant, ces émotions réprimées ne disparaissent pas ; elles se transforment, se condensent et finissent par éclater de manière imprévisible. À travers leurs conflits, leurs silences et leurs moments d’explosion émotionnelle, je cherche à montrer comment une telle répression affecte non seulement les individus, mais aussi les communautés. La dictature ne détruit pas seulement les vies ; elle fragmente les liens sociaux, créant des sociétés où l’isolement devient la norme. En montrant ces réalités sur scène, mon ambition est d’inciter le public à réfléchir à la fragilité des émotions humaines face à la brutalité des régimes oppressifs et à la nécessité de protéger l’espace où ces émotions peuvent s’exprimer librement.

Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, le produit des décisions du passé. Cependant, cela ne signifie pas que nous sommes condamnés à les répéter

Un autre aspect fondamental de cette œuvre est la question de l’héritage générationnel. Chaque génération hérite des décisions, des erreurs et des luttes de celles qui l’ont précédée. Mais que se passe-t-il lorsque ces décisions sont irrationnelles, marquées par la peur ou la colère ? Quelles en sont les conséquences pour les générations futures ? Dans mon récit, je cherche à explorer cette dynamique en montrant comment les choix faits sous l’influence de la folie ou du désespoir peuvent façonner les vies de ceux qui viennent après. Mes personnages se débattent avec cet héritage, essayant de comprendre les motivations de leurs ancêtres tout en cherchant à s’en libérer. Cette lutte, souvent douloureuse, reflète une réalité universelle : nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, le produit des décisions du passé. Cependant, cela ne signifie pas que nous sommes condamnés à les répéter. En explorant cette tension entre le passé et le présent, je souhaite inviter le spectateur à réfléchir à sa propre responsabilité vis-à-vis des générations futures et à la manière dont nous pouvons construire un avenir qui ne soit pas une simple réplique des erreurs passées.  

L’un des éléments les plus marquants de la culture dans laquelle j’ai grandi est la manière dont les secrets sont transmis de génération en génération. Dans mon pays, il existe une véritable hiérarchie des secrets, où chaque individu porte des fardeaux invisibles, souvent impossibles à partager. Ces secrets, qu’ils soient liés à des traumatismes personnels, à des choix honteux ou à des vérités dangereuses, façonnent les vies de ceux qui les portent. Ils créent des silences lourds, des tensions invisibles et des fractures souvent irréparables dans les relations humaines.

Dans ma pièce, j’ai voulu mettre en lumière ces dynamiques en montrant comment les secrets non révélés influencent les personnages, non seulement au niveau individuel, mais aussi collectif. Les secrets deviennent des prisons, enfermant leurs porteurs dans un passé qu’ils ne peuvent fuir. Ils créent également des zones d’ombre, où la vérité est toujours hors de portée, laissant place à des malentendus, des conflits et des tragédies. À travers cette exploration, je cherche à poser une question essentielle : quelle est la valeur de la vérité dans une société où le mensonge et le secret sont devenus des normes ?  

Enfin, un aspect central de mon œuvre est le rôle des femmes dans les relations humaines et sociales. Les femmes, dans ma pièce, ne sont pas seulement des personnages ; elles sont des symboles de résistance, de résilience et de transformation. Elles sont au cœur des dynamiques familiales, souvent gardiennes des secrets, mais aussi des vérités. Elles sont celles qui, malgré les oppressions et les limitations, trouvent des moyens de lutter, de résister et de transformer leur réalité.  

À travers le développement de mes personnages féminins, j’ai cherché à montrer un parcours de transformation : de la soumission à la prise de conscience, puis à l’action. Ce voyage reflète non seulement les luttes individuelles, mais aussi un mouvement collectif vers un avenir meilleur. Dans une société marquée par l’oppression et l’injustice, les femmes deviennent des agents de changement, des porteuses d’espoir et des bâtisseuses d’un monde plus équitable. Leur rôle dans ma pièce est crucial, non seulement pour l’intrigue, mais aussi pour le message que je souhaite transmettre. À travers leurs luttes, leurs victoires et leurs échecs, je cherche à montrer la force et la complexité des femmes dans des contextes de crise. Elles ne sont pas seulement des victimes ; elles sont des actrices, des leaders et des pionnières, capables de transformer leur réalité malgré les obstacles.  

En conclusion, cette pièce est bien plus qu’un récit dramatique ; elle est une réflexion sur les dynamiques humaines, les luttes sociales et les défis universels de notre époque. À travers l’exploration des émotions réprimées, des héritages générationnels, des secrets et des luttes des femmes, je cherche à créer une œuvre qui résonne profondément avec le spectateur, tout en le poussant à réfléchir sur sa propre condition.  

Le théâtre, dans sa capacité à capturer la complexité de l’expérience humaine, est pour moi un moyen d’éclairer, de questionner et de transformer. En racontant cette histoire, mon objectif est de contribuer modestement à cette mission, en invitant le public à considérer l’impact des régimes oppressifs non seulement sur la société, mais aussi sur les individus qui la composent.


Remerciements

J’aimerais remercier l’amie Laurence Manfrini de m’avoir soufflé à l’oreille l’idée d’adapter mon scénario de film en pièce de théâtre. Je la remercie de s’être lancée dans l’aventure de cette traduction théâtrale et je me joins à elle pour également remercier très chaleureusement Gurshad Shaheman pour sa relecture inspirée et inspirante. Un grand merci aussi à la Maison Antoine Vitez, qui m’a aidé à présenter cette pièce au public français. J’espère vous retrouver bientôt, ami.e.s de l’art, sur une scène de théâtre, avec cette pièce, et ce afin que je puisse (en quelque sorte) continuer à mener mes pas sur le chemin de la liberté artistique.