Traductrice et coordinatrice du comité italien de la Maison Antoine Vitez, Federica Martucci nous fait découvrir Nuit blanche, de la jeune autrice italienne Tatjana Motta. Mise en lecture à la Mousson d’été, cette pièce aborde la question de la migration d’une façon singulière, très distanciée.
Propos recueillis par Anaïs Heluin



À retrouver également aux Éditions Théâtrales le Cahier de la Maison Antoine Vitez n°13 : 1990-2020. Le théâtre italien en résistance, dirigé par Olivier Favier et Federica Martucci.
Anaïs Heluin : Nuit blanche n’est pas la première pièce portant sur la migration que vous traduisez. Est-ce là un sujet qui vous intéresse particulièrement, qui peut-être motive vos choix de traduction ?
Federica Martucci : Je dirais plutôt que si j’ai en effet traduit plusieurs pièces sur ce sujet, c’est que de nombreux auteurs de théâtre italiens s’y consacrent, à l’instar des romanciers et des cinéastes et cela depuis longtemps, pour une raison simple : l’Italie est la première porte d’entrée des migrants vers l’Europe. La première vague est venue d’Albanie au début des années 1990. La première pièce que j’ai traduite, Les nuages retournent à la maison de Laura Forti (Actes Sud, 2010), que j’ai aussi jouée, est consacrée à ce sujet. C’était d’ailleurs l’une des premières pièces italiennes à aborder la question de la crise de l’accueil des migrants. Ensuite il y a eu Lampedusa Beach de Lina Prosa, que l’on a notamment pu voir en 2014 dans une mise en scène de l’autrice à la Comédie-Française. Parmi mes autres traductions, réalisées avec Olivier Favier, je peux encore citer Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer et Occident-Express de Stefano Massini ou encore Abysses de Davide Enia.
L’étrangeté du texte m’a beaucoup intéressée : sans ancrage géographique ni temporel clair, il dilate la réflexion.
A.H. : En quoi Nuit blanche de Tatjana Motta se distingue-t-elle, selon vous, de toutes ces productions ?
F.M. : Quand j’ai découvert Nuit blanche, j’ai été frappée par la manière dont l’autrice s’empare de son sujet de manière distanciée. Dans cette pièce, il n’y a rien ou presque de la tragédie, des destins dramatiques que l’on rencontre dans la plupart des pièces consacrées aux migrants. L’étrangeté du texte m’a beaucoup intéressée : sans ancrage géographique ni temporel clair, il dilate la réflexion. On ne s’attache pas non plus vraiment à des personnages. Comme leur désignation l’indique, l’Homme, la Femme, l’Hôte, la Jeune Fille et la Mère sont plus des figures, ou encore des trajectoires que l’on suit que des personnages au sens classique. La figure de l’Hôte, que rencontre le couple formé par l’Homme et la Femme dans la ville où ils viennent passer des vacances est pour beaucoup dans la singularité de Nuit blanche. En la plaçant au cœur de son texte, Tatjana Motta pose une ambivalence. L’hôte étant à la fois celui qui accueille et celui qui arrive quelque part, l’humain est présenté dans la pièce sous le signe du changement permanent. Ce qui crée une atmosphère inquiétante, à laquelle s’ajoute la fête qui se prépare lorsque le couple arrive en ville. Toutes ces raisons m’ont donné envie de traduire cette jeune autrice, encore inconnue en France.

A.H. : Ce mot « hôte » est très particulier en français, pour son double sens que vous évoquez. Qu’en est-il en italien ?
F.M. : Le mot « hôte » s’est imposé très naturellement dans ma traduction, car en italien le mot « ospite » a les deux mêmes significations qu’en français. Heureusement ! J’aurais dû sinon faire preuve d’inventivité pour trouver comment recréer le même effet d’étrangeté et l’ambivalence que produit le mot italien.
A.H. : Cette étrangeté que vous décrivez au niveau du récit se manifeste aussi dans la langue. Pourriez-vous dire de quelle manière, et quelles questions cela vous a posé pour la traduction ?
F.M. : J’ai cherché à traduire l’étrangeté de la langue sans qu’elle sonne artificielle. Je me suis beaucoup attachée à saisir sa construction et son rythme, particulier pour chaque personnage et pour chaque scène. Cette construction et ce rythme permettent d’installer une sorte de tension, qui nous fait rentrer petit à petit dans une atmosphère inquiétante, menaçante. Pour les trouver, il m’a fallu interroger ce qui anime chaque personnage, son flux interne. Car même au sein du couple, il y a des divergences. Petit à petit, on comprend que la Femme et l’Homme n’attendent pas la même chose de leur séjour, qui de touristique devient initiatique. Et chaque figure qu’ils rencontrent au cours de leur traversée est elle aussi animée par quelque chose de mystérieux. Cette étrangeté de la langue de Tatjana Motta ne sonne pas du tout faux, entre autres parce qu’elle puise en profondeur, sans verser dans la psychologie, pour traiter de l’étranger, de ce que veut dire vivre sur une terre qui n’est pas la nôtre ou vouloir quitter l’endroit d’où l’on vient.
Il faut trouver comment faire exister cet écart entre les apparences d’un personnage et la façon dont il regarde le monde et le formule.
A.H. : En quoi cette pièce appelle-t-elle pour vous particulièrement la scène ? Comment cela a-t-il influencé votre travail ?
F.M. : Les nombreuses adresses – dialogues, monologues, soliloques – qui cohabitent dans la pièce sont d’un grand intérêt pour le jeu et la mise en scène. Étant aussi comédienne, c’est toujours une de mes préoccupations lorsque je travaille sur une traduction. Cela rejoint mon attention à ne pas rendre artificielle en français une langue qui ne l’est pas en italien. Il faut que des comédiennes puissent la mettre en bouche. Les figures de la Jeune Fille et de la Mère, dont nous n’avons pas beaucoup parlé, offrent aussi de riches perspectives pour le plateau. Leurs paroles, très mûres pour l’une et quasi-mythologiques pour l’autre, n’ont rien d’attendu. Il faut donc trouver comment faire exister cet écart entre les apparences d’un personnage et la façon dont il regarde le monde et le formule.

A.H. : Nuit blanche n’est pas la première des pièces que vous avez traduites à être présentée à la Mousson d’été. Que représente pour vous ce festival ?
F.M. : L’an dernier, j’y suis allée pour le texte d’Oscar de Summa, La Sœur de Jésus-Christ, qui se situe dans le Sud, au fin fond de l’Italie. Il est très précieux pour moi de savoir que ces textes qui m’ont touchée, qui n’ont pas été écrits dans le but d’être traduits, ont un écho chez d’autres personnes et sur d’autres scènes que les scènes italiennes. Voir les réactions d’un autre public me passionne. Nous n’avons pas l’équivalent d’une telle manifestation en Italie, où les pièces traduites sont beaucoup moins nombreuses dans les programmations des théâtres qu’en France.
Nuit blanche, de Tatjana Motta, traduit de l’italien par Federica Martucci
Texte lauréat de l’aide à la création – Artcena, palmarès printemps 2023, disponible ici !
Un couple, l’Homme et la Femme, dont on ne connaîtra jamais les prénoms, arrive pour quelques jours de vacances dans une ville balnéaire. La localité n’est pas précisée mais on comprend que ses habitants s’apprêtent à vivre deux jours de fête populaire dès le soir même et, de ce fait, il n’a pas été facile pour les deux touristes de trouver un hébergement. La pièce s’ouvre lorsqu’à peine descendus du bus, ces derniers retrouvent l’Hôte, un homme qui leur a loué via un site internet un petit appartement où séjourner. L’Hôte n’est pas originaire de cette ville, il s’y est installé après un long et périlleux voyage, lui aussi est étranger… chez lui. Il accueille les deux touristes avec beaucoup d’amabilité et de courtoisie mais les informe que malheureusement un dégât survenu dans son logement empêche que le couple ne s’y installe. Toutefois, l’Hôte a déjà prévu pour eux une solution de rechange : le studio de son frère, situé dans un autre quartier, est libre et les attend. Les trois se mettent en route vers cette destination. Commence alors un nouveau « voyage », une pérégrination à travers une ville à la fois chaleureuse et menaçante. Excitation de la nouveauté et peur de l’inconnu animent les deux touristes. Tour à tour, ils se perdent dans les ruelles, y rencontrent d’autres personnes, des inconnus – accueillants ou malveillants – d’autres voyageurs de l’extrême qui s’ouvrent à eux ou les écoutent, puis l’Homme et la Femme finissent par se retrouver au terme de leur nuit blanche, cette nuit de fête dont ils n’auront au final entendu de loin que les pétards et la musique. À la faveur des diverses rencontres avec l’Inconnu et des inconnus, l’expérience touristique du couple s’est transformée en parcours initiatique.