Pour fêter leurs 30 ans, les Rencontres internationales de la Mousson d’été (22-28 août 2024) ont mis à l’honneur les écritures théâtrales du Nord. Menant chacune à sa façon une recherche hors des normes théâtrales existantes, à distance aussi des conventions sociales, la Norvégienne Monica Isakstuen, la Suédoise Sara Stridsberg et la Néerlandaise Magne van den Berg se sont imposées comme les voix majeures de ce rendez-vous qui accompagne de longue date leur reconnaissance en France.
Par Anaïs Heluin



Depuis leur création en 1995, les Rencontres internationales de la Mousson d’été font chaque année de la superbe abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle) le carrefour d’écritures d’horizons extrêmement divers. Choisis par un comité de lecture actif à l’année, composé de passionnés qui vivent le théâtre depuis des endroits différents – celui du jeu, de la mise en scène, de la traduction ou encore de la recherche –, les textes sélectionnés puis mis en espace lors du festival offrent des aperçus sur les manières dont le théâtre s’écrit aujourd’hui. Des écritures d’ici y côtoient dès l’origine des œuvres d’ailleurs. Longtemps, celles des pays du Sud, notamment d’Amérique Latine, occupent une place assez centrale. L’Europe du Nord se manifeste toutefois en l’année 2000, à travers des pièces d’auteurs alors inconnus sous nos latitudes : le Danois Nicolas Bro, le Suédois Magnus Dahlström, le Norvégien Arne Lygre. De ces trois noms, le dernier s’est affirmé comme une voix majeure du théâtre contemporain. Pour autant, cette première percée nordique n’entraîne pas un déferlement des écritures de ces pays dans les années qui suivent.
Des voix singulières s’y font toutefois entendre de façon sporadique. En 2011 par exemple, on découvre le théâtre du Suédois Rasmus Lindberg, traduit par la coordinatrice du comité nordique de la Maison Antoine Vitez (MAV) Marianne Ségol. Laquelle est de nouveau invitée à la Mousson trois ans plus tard pour sa traduction d’un autre texte suédois, de Jonas Hassen Khemiri, dont la renommée maintenant bien établie en France n’avait encore guère dépassé les frontières de son pays. Depuis quelques années, motivée notamment par son partenariat fertile avec la MAV, le festival affirme un intérêt plus régulier aux dramaturgies du Nord, en nouant des fidélités avec plusieurs autrices : la Norvégienne Monica Isakstuen et la Suédoise Sara Stridsberg – toutes deux traduites en français par Marianne Ségol –, ainsi que la Néerlandaise Magne van den Berg – traduite par Esther Gouarné – qui pour la première fois en 2024 se sont retrouvées ensemble à l’abbaye des Prémontrés, où elles et leurs textes ont fait souffler de puissants vents de révolte contre les conventions, sociales autant que théâtrales.
LA PATIENCE RÉCOMPENSÉE DE LA TRADUCTRICE
Il importe avant tout de préciser que ces trois autrices défendent des écritures très personnelles, tout à fait irréductibles à leurs pays d’origine dont elles ne sont pas forcément représentatives. Comme toutes leurs consœurs et confrères, leur présence à la Mousson dépend de nombreux facteurs, notamment de divers précieux intermédiaires parmi lesquels les traducteurs. Ainsi Marianne Ségol est-elle l’une des actrices importantes du focus nordique réalisé par la Mousson pour son 30e anniversaire. Travaillant de longue date à la reconnaissance des écritures nordiques en France, elle dit commencer à en récolter les fruits. « Il n’est pas évident de permettre à une écriture de trouver sa place sur un territoire autre que le sien, d’une manière sensée et profonde. La Mousson d’été est l’un des lieux qui favorisent cet ancrage, en permettant de vraies rencontres entre des auteurs et des metteurs en scène. Elle a en particulier joué un rôle majeur dans le travail que je mène avec Monica Isakstuen, dont toutes les pièces y ont été mises en espace depuis la première, Regarde-moi quand je te parle (2018) jusqu’à Et au-delà rien n’est sûr (2024) », explique-t-elle. Elle est aussi heureuse de pouvoir annoncer que cette dernière pièce sera montée en 2025 par Pascale Daniel-Lacombe, directrice du Méta-CDN de Poitiers, alors que les pièces de la Norvégienne n’avaient jusque-là fait l’objet en France que de mises en espace. La patience de la traductrice a payé, comme avec Sara Stridsberg.

Il a en effet fallu attendre des années avant de voir le théâtre de Sara Stridsberg faire irruption sur les scènes françaises, d’abord en 2015 avec Medealand mis en scène par Jacques Osinski, puis avec Christophe Rauck qui monte La Faculté des rêves (2020) puis Dissection d’une chute de neige (2022). La Mousson – celle d’hiver cette fois, consacrée aux écritures théâtrales pour la jeunesse – a là encore précédé l’avènement, avec la programmation en 2024 de Medealand, présenté par l’option théâtre du lycée La Miséricorde de Metz. La relation de la Mousson avec Magne van den Berg se fait aussi au long cours. Avec ceci de particulier que, si les œuvres sélectionnées par le festival ont été traduites récemment, leur écriture remonte à de nombreuses années. Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas, au programme de la Mousson 2020, est une œuvre conçue en 2006. La suivante, Long développement d’un bref entretien qui est lue en 2022 aux Prémontrés est écrite en 2007, tandis que Dans le lit de mon père (circonstances obligent) date de 2013. Dans ce cas, le passage au plateau se fait très rapidement grâce à Pascale Henry, autrice, metteuse en scène et enseignante de longue date à l’Université d’été, qui monte la première pièce de Magne van den Berg en 2021. Carole Thibaut prend le relai en 2024 avec la deuxième pièce, dont elle avait été invitée à diriger la lecture à la Mousson. Qui osera s’emparer de la troisième ?
UNE RADICALITÉ RETROUVÉE
Car il faut une forme d’audace pour donner corps aux textes de l’autrice néerlandaise, qui est celle de nos trois autrices à affirmer le plus explicitement la quête d’une « nouvelle forme théâtrale ». « Je suis très heureuse que ces pièces, qui sont les premières que j’ai écrites sans les jouer moi-même – comédienne issue du mime, j’ai longtemps interprété mes propres textes – retrouvent une vie en France, où les artistes de théâtre ont moins peur qu’aux Pays-Bas de toucher le tragique. Par la suite, j’ai beaucoup écrit pour des groupes de théâtre, comme cela se fait beaucoup par chez nous, et j’ai quelque peu perdu la brutalité minimaliste qui était la mienne à mes débuts, où j’étais animée par une sorte de provocation, par un désir de montrer que l’on pouvait faire autrement que ces auteurs qui fabriquent de grandes phrases pour dire leur vision du monde. J’ai voulu faire théâtre avec très peu de mots, dont la musique repose sur les silences. En écrivant pour d’autres, surtout quand il s’agit de jeunes gens, il faut expliquer un peu plus les choses. Dans ces pièces de commande, je vais aussi moins puiser dans la douleur que je creuse intimement dans mes premières pièces. La Mousson d’été et le mouvement qui se produit en France autour de mon écriture réveillent mon besoin de retrouver une plus grande autonomie dans l’écriture », dit-elle. Ce geste que décrit l’autrice ici et dans cet entretien réalisé plus tôt pour Sur le ring par Esther Gouarné s’exprime avec Dans le lit de mon père (circonstances obligent) sous une forme plus radicale encore que dans les pièces précédentes de l’autrice, en ce qu’elle appelle a priori peu le jeu théâtral.
Composée de vingt-huit conversations téléphoniques entre un père et sa fille simplement désignés comme tels, dont les silences disent davantage que les répliques très courtes, cette pièce questionne l’une des unités théâtrales de base, le dialogue. Du fait non seulement du medium téléphonique, mais aussi des non-dits qui sous-tendent la conversation, celui-ci se trouve sans cesse empêché, et nous apparaît donc dans une grande nudité. La mise en espace réalisée à la Mousson par David Lescot, portée par les acteurs Gilles Gaston-Dreyfus et Noémie Moncel, a bien donné à voir ce dépouillement de la partition théâtrale, ainsi que la liberté qu’il donne aux artistes. « Je crois beaucoup dans l’intelligence des comédiens. En leur donnant peu d’informations sur leurs personnages, en évitant toute psychologie, je les laisse s’attacher à l’histoire avec leur personnalité. Mes pièces sont aussi un espace de liberté pour le spectateur. Je les compare à ces formes tracées au stylo pour les enfants, qu’ils peuvent remplir comme ils le souhaitent », explique Magne van den Berg.
LA DRAMATURGIE AU CENTRE
L’écriture de Magne van den Berg est de celles qu’aime Marianne Ségol. Dans le minimalisme de cette œuvre, en effet, et dans son ouverture à des interprétations multiples, elle trouve des similitudes avec les œuvres qu’elle traduit, en particulier celle de Monica Isakstuen, qui pour elle « pousse à un très haut niveau l’une des forces de ces écritures : la dramaturgie ». « Alors qu’en France, la poétique de la langue et le sujet ont tendance à être les grands fondements des écritures contemporaines, la dramaturgie est souvent centrale chez les auteurs scandinaves. Avec sa façon très particulière de casser les conventions théâtrales, le théâtre de Monica – qui travaille d’ailleurs de manière étroite avec une dramaturge, Mari Moen – peut à mon sens être rapproché de celui de Jon Fosse que je traduis aussi, et dont la pièce Ces yeux a ouvert la Mousson cette année sous la forme d’une lecture dirigée par Véronique Bellegarde et captée pour France Culture par Laurence Courtois », explique la traductrice. Pour elle en effet, « en Suède et plus encore en Norvège, où la très grande majorité des textes de théâtre sont le fruit de commandes d’écriture, Jon Fosse a ouvert la voie à des écritures libérées des injonctions très fortes à traiter tel ou tel sujet. Le minimalisme de son écriture et sa poétique de la langue ont favorisé le développement d’autres œuvres très fortes et originales ».

L’aura du prix Nobel de littérature 2023 ne doit toutefois pas faire de l’ombre aux autrices et auteurs des générations suivantes. Marianne Ségol évoquait, dans un entretien réalisé à l’occasion de la précédente Mousson d’été, l’originalité qu’elle perçoit chez celle qu’elle traduit depuis ses débuts. Mise en espace cette année par Véronique Bellegarde, sa dernière pièce Et au-delà rien n’est sûr en est une puissante confirmation. Avec une langue minimaliste travaillant le sous-texte, l’autrice offre à cinq des excellentes comédiennes du festival une partition chorale des plus atypiques. Face au « Père de l’enfant » joué par Sébastien Éveno, quatre versions d’une figure nommée « La première que je peux être » interprétée par Julie Pilod se succèdent au plateau pour chercher une explication à leur propre disparition, à leur abandon du rôle de mère. Le personnage de théâtre subit ainsi une démultiplication qui en interroge la facture, et même le dénaturalise en plaçant en un même lieu toutes ses expressions possibles. Cette hardiesse formelle tend pour l’autrice à un objectif précis : la poursuite d’une « réflexion sur les identités et la famille » qu’elle mène depuis sa première pièce. « Je veux casser l’image de ce qu’on pense que je suis pour aller vers qui je suis réellement. »
L’ART DU MONTAGE
Cette image de l’identité en miettes formulée par Monica Isakstuen rejoint les mots qu’emploie Sara Stridsberg pour décrire ses propres personnages et récits : comme des « miroirs cassés ». Pour plus de détails sur la poétique fragmentaire de l’autrice suédoise, nous renvoyons à l’entretien que nous avons réalisé en pleine Mousson. Sa description de son travail de montage en fin de processus d’écriture n’est pas sans analogies avec ce que Monica Isakstuen révèle de ses techniques. Affirmant puiser pour chacune de ses pièces dans une « boîte à outils rassemblant des matériaux très divers », elle nous livre un aperçu de celle qui a servi à l’élaboration de Et au-delà rien n’est sûr. « Bien avant d’avoir une idée de la forme que cela allait prendre, je suis allée interviewer de nombreuses personnes, comme je le fais toujours pour élargir mon questionnement à l’origine très personnel. M’est ensuite revenu le souvenir d’un album jeunesse très connu dans les pays scandinaves, Alphonse Aubert de Gunilla Bergström, qui m’a inspirée pour la structure et la problématique. Dans cet album, on suit le quotidien d’un enfant et de son père. Les jeunes lecteurs n’interrogent pas l’absence de la mère, mais elle est un sujet pour les adultes. Alors je me suis demandé : que la société impose-t-elle à la femme pour que cette absence devienne suspecte ? »
Pour Marianne Ségol, l’approche décrite ici est très révélatrice d’une « façon scandinave d’appréhender le théâtre ». « Les artistes ont dans ces pays un rapport très pragmatique, très artisanal à leur art. Cela s’explique certainement en partie par la culture de la commande qui y domine, et fait que les auteurs sont – comme les comédiens et les metteurs en scène – à l’intérieur du système de production ». Cette relation très concrète et humble de l’auteur à sa pratique s’exprime aussi à l’endroit de la traduction. Monica Isakstuen explique en effet que « la traduction a une influence sur l’écriture elle-même », dans la mesure où elle apprécie d’échanger en profondeur avec ses traducteurs. L’autrice norvégienne a beau faire du théâtre le lieu d’une exploration très personnelle, elle invite bien des personnes à s’y joindre très librement. Comme Sara Stridsberg et Magne van den Berg, elle réussit ainsi la prouesse de rassembler autour d’esthétiques exigeantes et, qui plus est, tournées vers des sujets tabous, vers des interdits.