Coordonné par Mike Sens, traducteur du néerlandais et membre de la Maison Antoine-Vitez depuis sa création en 1991, ce dossier propose un nouvel éclairage sur le paysage scénique de langue néerlandaise, des Pays-Bas à la Flandre, qui demeure encore assez méconnu hors de ses frontières. Il donne également la parole à Peer Wittenbols et Magne van den Berg, deux auteurs incontournables des plats pays.
Par Mike Sens
En regard de l’émergence des nouvelles formes d’écriture néerlandaises et flamandes, trois institutions – le Flanders Arts Institute, le Flanders Literature et le Performing Arts Fund NL 1 – associées à la Maison Antoine Vitez, avec le soutien du ministère des Affaires étrangères du Gouvernement flamand, ont créé en 2019 le projet Ivre de mots afin de promouvoir la traduction en français de jeunes auteurs et de jeunes autrices dramatiques. Vingt-quatre textes ont ainsi été sélectionnés par un comité de lecture et traduits pour être ensuite mis en espace par des équipes artistiques françaises, et ce afin de favoriser les rencontres avec le public francophone.
À l’origine, Ivre de mots 2 est un texte dramatique de l’auteur néerlandais Frank Siera. L’œuvre de Siera est composée dans un formalisme un peu mathématique ; il y a une approche à la Mondrian dans son style d’écriture, qui rappelle le peintre aux lignes droites. En même temps, on peut constater que l’abstraction est fonctionnelle chez lui ; grâce à l’endroit où démarre la phrase sur la page, on sait qui parle. La notion de personnage est comme un instrument indiqué sur une partition. La pièce Ivre de mots s’articule autour de la figure d’Andreas Grassl, un pianiste allemand énigmatique, surnommé par la presse « l’homme au piano ». D’une pièce à l’autre, le procédé est toujours le même : l’auteur s’empare d’un fait divers pour transformer la réalité en poésie. Le tracé rectiligne de Mondrian, évoqué plus haut, est très perceptible chez les auteurs et les autrices au-dessus du Rhin. En effet, les traces des religions – pour schématiser : protestants dans le Nord et catholiques dans le Sud des Pays-Bas, jusqu’en Flandre – ont généré des manières différentes d’écrire.

Si aux Pays-Bas et en Flandre on parle la même langue – le néerlandais – les différences culturelles sont notables. D’où le paradoxe de considérer qu’une langue est vectrice d’unicité, alors qu’elle est morcelée en de multiples sensibilités et repères identitaires.
Rob de Graaf est l’un des auteurs les plus prolifiques des Pays-Bas – mais aussi le plus discret – et son œuvre reflète tout particulièrement cette esthétique au-dessus du Rhin. On y retrouve cette rigueur nordique, notamment dans Paix et Torse, deux pièces qui questionnent la mort avec une précision quasi chirurgicale. L’approche minutieuse de Rob de Graaf fait agir chaque réplique avec le sous-texte, établissant ainsi un vrai rapport avec le silence. Ses personnages évoluent peu et son théâtre est monté de manière austère, ce qui favorise son laboratoire de l’intime où il creuse l’humain jusqu’à l’os.
Dans Pâte molle Sophie Kassies, autrice néerlandaise, analyse avec la même quête de vérité absolue le processus de vieillissement d’une ancienne danseuse qui ne comprend pas son fils amorphe et allergique au pathos abusif de sa mère. Tout en disséquant la réalité humaine, Sophie Kassies fait naître beaucoup de tendresse pour ses personnages qui vivent dans une réalité un peu décalée.
Parmi les auteurs néerlandais incontournables, il faut citer également Alex van Warmerdam – réalisateur, peintre, scénariste, acteur et romancier – surtout connu en France pour son cinéma (son film Borgman a concouru pour la Palme d’or à Cannes en 2013). Sa pièce Au canal à gauche, pastiche futuriste à l’humour noir de Roméo et Juliette, dans laquelle deux familles bataillent pour éviter l’extinction de la race blanche, est une œuvre qui mériterait d’être montée sur les scènes européennes, car elle pointe les dangers réels d’une société en proie à la xénophobie.
La littérature dramatique flamande dessine, quant à elle, un tout autre paysage. À commencer par le jeune auteur gantois Bastiaan Vandendriessche, dont le texte Ode à Hurlegarde est saisissant par sa langue archaïque qui, de manière inconsciente, rejoint la dimension de celle de François Rabelais.
Quant à l’auteur flamand Freek Mariën, il nous présente un univers décapant avec sa pièce consacrée à Édouard Limonov Un Russe quelconque. Le résultat est une pièce folle, au rythme irrésistible et à l’esprit provocateur. Freek Mariën décloisonne, démystifie et dépolarise l’opinion en s’inspirant directement des livres d’Édouard Savenko, alias Limonov.

Force est de constater que les auteurs et les autrices dramatiques sélectionnés par Ivre de mots – néerlandais et flamands confondus – ont parfois une approche dramaturgique relativement nouvelle. Il s’agit de la frontière floutée entre les genres littéraires pièce / prose / poésie. L’auteur flamand Peter de Graef, par exemple, a dit qu’il aurait aimé écrire des romans, mais que, malgré lui son écriture devient chaque fois théâtrale. Et c’est là sa puissance : la prose romanesque, l’essai analytique et l’énonciation théâtrale se renforcent mutuellement. Sa pièce Mary ! est la rhétorique en direct d’un comédien de stand-up qui sait écouter, car Rudy, l’acteur-personnage, est également psychiatre de profession et prend le public à témoin.
On retrouve ce même phénomène du mélange des genres littéraires chez l’auteur néerlandais Rik van den Bos. Entre récit introspectif et fresque citadine, Trouvez-moi une pierre morne est pourtant un monologue dont la langue est très orale. Ses observations microscopiques de la vie quotidienne semblent à première vue relever de la prose, mais c’est là justement son originalité théâtrale, car ces observations microscopiques réfléchissent à l’infini les grandes questions de l’existence à travers la présence scénique de l’interprète.
L’autrice gantoise Anna Carlier manie, quant à elle, un réalisme magique (elle-même revendique cette influence artistique). Sa pièce Cuir de cerf est un long poème qui ne semble pas théâtral, à première vue. Son succès en langue allemande, dans la traduction de Christine Bais, a prouvé le contraire au DramatikerInnenfestival à Graz, en Autriche. L’autrice nous entraîne sur les traces d’une future maman qui se réfère au cerf comme à son animal totem tout en le dépeçant pour se protéger de la violence d’un climat déréglé. Dans sa pièce Noman, la facture est plus classique, toutefois la langue reste éminemment poétique.
À sa manière, l’auteur néerlandais Jibbe Willems invente lui aussi un langage, avec un grand sens de la dramaturgie. Pour La Fiancée polonaise, pièce du film éponyme de Karim Traïdia, dont elle s’inspire, Jibbe Willems invente des dialogues, là où le film n’en comporte que très peu. Ces dialogues sont la plupart du temps intérieurs car au début les personnages ne parlent pas la même langue – elle, prostituée polonaise, et lui, paysan taiseux de Groningue. Ils sont d’une nature poétique très inhabituelle au théâtre, forgés par l’impossibilité de communiquer. Il faut également citer son texte Tout sur Kate, l’une des rares pièces véritablement multilingues du répertoire néerlandais. Si l’auteur a écrit en néerlandais, il a également recours à l’anglais (les chansons de Kate), à l’allemand (le journal télévisé) et au français (les discours de Miss France). Apparaissent également des citations de journaux de tous les pays. Il conviendrait, afin de préserver la couleur de cette pièce, de mettre en place un système de surtitrage lors d’une possible mise en scène.
Et puisqu’ il est question de multilinguisme, il faut revenir à Gerardjan Rijnders, avec sa pièce Wolfson, l’étudiant des langues en 1985, écrite à partir du livre de Louis Wolfson Le Schizo et les langues où le refus de parler sa langue maternelle provoque un patchwork à partir de la sonorité et l’association de mots de différentes langues. Une pièce datée, certes, mais inégalée quant à sa modernité. C’est dire à quel point le paysage que dessine la littérature dramatique des Pays-Bas et de la Flandre est tout sauf plat.
1. Fonds pour les Arts du spectacle, Pays-Bas.
2. Spraakwater en néerlandais – veut littéralement dire : un spiritueux qui libère la parole.