Alors que l’Iran traverse une période d’une violence inédite, marquée par la guerre et une répression féroce, le cinéaste et auteur dramatique Hossein Rajabian revient, aux côtés de sa traductrice Laurence Manfrini, sur la genèse de sa pièce Des sifflets et des chiens. Une puissante réflexion sur la liberté, la résistance et les mécanismes de l’autoritarisme.

Entretien réalisé par Laurence Manfrini

Laurence Manfrini : Lorsque je t’ai suggéré d’adapter ton deuxième film, Création entre deux surfaces, à la scène, l’idée t’a tout de suite parlé. Qu’est-ce qui t’a plu dans cette proposition ?

Hossein Rajabian : Lorsque j’écrivais le scénario de ce film en prison, comme pour toutes mes œuvres réalisées en Iran, je partais toujours de la réalité qui m’entourait. Mon travail a toujours été profondément lié à la vie quotidienne des gens, aux contraintes qu’ils subissent, à leurs espoirs et à leurs luttes. Même en prison, je continuais à observer cette réalité et à la raconter.

Quand, dans l’un de nos échanges, tu as évoqué cette adaptation théâtrale, quelque chose de nouveau s’est ouvert à moi. J’ai senti que je pouvais aller au-delà de la simple description, évocation, du présent, comme je l’avais fait dans mon film, et parler davantage de ce que j’imagine pour l’avenir. Le théâtre m’offrait un espace où exprimer non seulement ce qui est, mais aussi ce qui pourrait être.

J’ai alors eu envie de parler du rêve que je porte pour l’Iran : un rêve de liberté, de justice, d’égalité, et le droit pour chacun d’exprimer ses idées, sans crainte. J’ai voulu montrer l’espoir d’un changement profond, né de la volonté des citoyens de bâtir une société plus ouverte et plus humaine.

Comme ces aspirations sont aujourd’hui très difficiles à exprimer publiquement en Iran, à cause de la censure et des nombreuses restrictions, cette adaptation représentait pour moi une occasion précieuse de donner une forme artistique à ces rêves. Elle m’a permis de passer du récit d’une réalité subie à l’expression d’un horizon, l’esquisse d’un avenir, désirés par beaucoup d’Iraniens.

L.M. : En effet, si ta pièce Des sifflets et des chiens s’inspire de ton film Création entre deux surfaces, pièce et film diffèrent. Ils n’accordent pas la même profondeur de champ à certaines problématiques. Il y a des sujets que le film effleure, alors que la pièce les prolonge, les explore en détail.

H.R. : Je pense que cette différence tient avant tout à la nature même du théâtre, qui offre un rapport au temps différent de celui du cinéma. Il permet de rester plus longtemps avec les personnages, avec leurs pensées, leurs contradictions et leurs émotions. J’ai ainsi pu approfondir certains thèmes déjà présents dans le film, mais qui n’y apparaissaient qu’à l’état de traces ou de suggestions. Pendant de nombreuses années, en Iran, mon travail a été marqué par la nécessité de contourner la censure. J’ai ainsi développé une écriture fondée sur le minimalisme, l’ellipse et l’abstraction. Ce langage artistique était une stratégie de résistance : il fallait souvent suggérer plutôt que montrer, faire entendre entre les lignes ce qui ne pouvait pas être dit directement.

Ce qui m’intéresse avant tout, ce n’est pas seulement la souffrance produite par un système autoritaire, mais aussi la capacité des êtres humains à résister, à imaginer un avenir différent et à continuer d’espérer

L.M. : Je pense par exemple à la question des femmes, et de la société de surveillance. Peux-tu nous dire pourquoi tu as choisi de développer ces thèmes de manière plus exhaustive, plus étendue, dans la pièce ?

H.R. : Dans Création entre deux surfaces, des thèmes comme la condition des femmes ou la surveillance exercée par le pouvoir étaient déjà présents, mais exprimés de manière implicite, à travers des signes, des métaphores et des silences.

Avec Des sifflets et des chiens, texte écrit en France, j’ai pu travailler dans un contexte de liberté d’expression bien plus large et reprendre ces sujets, mais aussi d’autres, centraux au film, avec plus de précision et de profondeur. Je pouvais enfin nommer certaines réalités, explorer leurs mécanismes et montrer leurs conséquences sur les corps, les relations humaines et les destins individuels.

La place des femmes est aujourd’hui au cœur des transformations sociales et politiques en Iran. Quant à la société de surveillance, elle me semble être l’un des outils essentiels par lesquels les régimes autoritaires cherchent à contrôler les comportements et les imaginaires. Ces deux thèmes sont intimement liés : ils parlent de liberté, de résistance et de la manière dont les individus tentent de préserver leur humanité face aux différentes formes de domination.

Le théâtre m’a ainsi offert l’espace nécessaire pour rendre visibles des réalités qui, dans le film, devaient souvent rester dans l’ombre.

L.M. : La pièce introduit la question de la protestation et se déroule dans un climat tendu de manifestations. C’est un élément nouveau, par rapport au film. En quoi t’a-t-il semblé fondamental de l’ajouter dans la pièce ? Est-ce que le mouvement « Femme, Vie, Liberté » a participé de cette réflexion ?

H.R. : La question de la protestation m’a paru fondamentale, car elle fait partie intégrante de la réalité iranienne. L’Iran est un pays vivant, dynamique, traversé en permanence par des aspirations au changement. Contrairement à l’image parfois figée que l’on peut en avoir de l’extérieur, la société iranienne est en mouvement constant. Depuis des décennies, les citoyens inventent différentes formes de résistance et de contestation pour défendre leurs droits et leur liberté.

Tous les mouvements populaires qui ont marqué l’histoire récente du pays ont influencé mon travail et ma manière de voir le monde. Cette question n’est pas que politique pour moi, elle est aussi profondément personnelle : j’ai moi-même payé un prix très lourd pour défendre ma liberté d’expression et ma liberté artistique. J’ai été emprisonné pendant plusieurs années, j’ai subi la torture et j’ai connu les conséquences directes de la répression. Ces expériences ont durablement marqué ma vie et nourrissent inévitablement mon travail artistique.

C’est pourquoi, dans la pièce, la protestation n’apparaît pas seulement comme un contexte, ou un événement extérieur. Elle devient un élément essentiel de la vie des gens, une force qui traverse leurs choix, leurs peurs, leurs espoirs et leurs relations. Je voulais montrer que, dans une société soumise à de fortes contraintes, le simple fait de vouloir vivre librement constitue déjà une forme de résistance.

Comme beaucoup à travers le monde, j’ai été profondément touché par le courage extraordinaire des femmes iraniennes et par la solidarité qu’elles ont suscitée dans toute la société. Au-delà d’un événement particulier, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit dans une histoire plus longue d’aspirations et de luttes pour la dignité, la liberté, l’égalité et la justice. À travers cette pièce, j’ai voulu rendre hommage à cette énergie collective qui continue d’exister malgré la répression. Car ce qui m’intéresse avant tout, ce n’est pas seulement la souffrance produite par un système autoritaire, mais aussi la capacité des êtres humains à résister, à imaginer un avenir différent et à continuer d’espérer.

L.M. : Tu as écrit Des sifflets et des chiens en 2023. On y entend le mécontentement de la population, des appels à la révolte, et la réponse gouvernementale, sanglante. Fin décembre 2025 – janvier 2026, des manifestations ont éclaté en Iran, liées à la flambée du coût de la vie. Ces manifestations se sont transformées en mouvement appelant à la chute du régime de la République islamique. Elles ont fait l’objet d’une répression féroce par le pouvoir en place. Que retires-tu de ce parallèle saisissant ? T’y attendais-tu ?

H.R. : Je ne parlerais pas vraiment de surprise. Lorsqu’on connaît l’histoire récente de l’Iran, on sait que ce type de situation peut se reproduire. Les crises économiques, les restrictions politiques et l’absence de libertés fondamentales créent depuis longtemps des tensions profondes qui réapparaissent régulièrement, sous diverses formes.

Mon intention était plutôt d’explorer des mécanismes devenus structurels en Iran : le mécontentement populaire, le désir de changement, la confrontation avec le pouvoir et le cycle de la répression qui accompagne souvent ces mouvements.

Donc oui, certaines questions abordées dans la pièce restent d’actualité. Cela ne signifie pas que la pièce était prophétique, mais plutôt que les problèmes qu’elle évoque n’ont pas été résolus. Lorsque les causes profondes demeurent, les mêmes aspirations et les mêmes conflits réapparaissent inévitablement.

Ce parallèle me rappelle aussi que le rôle de l’art n’est pas juste de raconter le présent. Il consiste parfois à révéler des réalités souterraines, des tensions invisibles ou des mouvements déjà à l’œuvre dans une société. Les artistes sont souvent attentifs à ce qui se prépare avant même que cela ne devienne visible pour tous.

Mais ce que je retiens surtout, c’est la persistance du désir de changement au sein de la société iranienne. Malgré les difficultés, malgré la peur et malgré la répression, les citoyens continuent de faire entendre leur voix. Cette capacité à ne pas renoncer est, à mes yeux, l’un des traits les plus remarquables de l’Iran contemporain.

La pièce ne parle donc pas uniquement de révolte ou de violence, mais aussi d’espoir, de dignité et de la volonté profonde d’une société de construire son avenir. C’est sans doute cet aspect qui résonne le plus fortement avec la réalité iranienne.

Je n’ai pas choisi l’exil comme une aventure ou comme un désir, il m’a été imposé par les circonstances

L.M. : Le massacre des manifestants, en janvier 2026, a été décrit comme le plus sanglant de l’histoire contemporaine de l’Iran. Il s’est produit au cours d’une coupure d’internet dans le pays, empêchant la diffusion d’informations sur ce qui se passait, sur les exactions commises. Cet exemple extrême révèle l’ampleur de la censure orchestrée par le régime. Face à cette censure, quels leviers te semble-t-il nécessaire d’activer, en tant qu’homme, en tant qu’artiste ?

H.R. : La censure ne cherche pas seulement à empêcher la diffusion de l’information. Lorsqu’un pouvoir coupe internet, ou réduit les témoins au silence, il tente aussi d’effacer la mémoire en contrôlant le récit de l’histoire.

Face à cela, notre responsabilité, en tant qu’êtres humains, est de témoigner et de préserver cette mémoire. Cela devient encore plus essentiel depuis le début de la guerre en Iran en février 2026, où tant de voix risquent d’être étouffées ou oubliées.

En tant qu’artiste, je considère que mon rôle est de continuer à raconter ce que certains veulent rendre invisible ou inaudible. Ayant moi-même connu la prison et la censure, je suis convaincu que créer, raconter et transmettre sont déjà des actes de résistance. Les œuvres qui défendent la mémoire, la vérité et la liberté constituent l’un des moyens essentiels de lutter contre la censure.

L.M. : Que représente, pour toi, le fait d’écrire en exil ?

H.R. : Écrire en exil n’est pas quelque chose de plaisant. L’exil est avant tout une séparation : de son pays, de sa langue quotidienne, de ses proches et de tout ce qui nourrit naturellement un artiste. Je n’ai pas choisi l’exil comme une aventure ou comme un désir, il m’a été imposé par les circonstances.

Bien sûr, l’exil m’offre aujourd’hui une liberté d’expression plus grande, mais cette liberté a un coût. On continue à porter son pays en soi, avec ses blessures, ses inquiétudes et ses souvenirs. Il existe toujours une forme de distance douloureuse entre ce que l’on vit et ce que vivent ceux qui sont restés.

En même temps, écrire en exil est devenu pour moi une nécessité. C’est une manière de rester lié à l’Iran, de continuer à raconter son histoire et de préserver un dialogue avec la société dont je viens. Je ne vois donc pas l’exil comme une source d’inspiration romantique, mais plutôt comme une condition difficile à partir de laquelle je continue malgré tout à créer.

L.M. : Cet exil influence-t-il ton regard, ta manière d’écrire, ou les thèmes que tu abordes ?

H.R. : Oui, l’exil a changé mon regard sur la manière de présenter mes œuvres. Il m’a donné une certaine distance et m’a permis d’aborder certains sujets plus directement. Mais je crois qu’aucun écrivain ne trouve jamais un lieu idéal pour écrire. Les contraintes changent d’un pays à l’autre, mais elles existent partout sous des formes différentes. La censure n’est pas toujours la même, elle ne porte pas toujours le même nom, mais elle circule partout. Ce qui n’a pas changé, ce sont les questions qui traversent mon travail : la liberté, le pouvoir et la dignité humaine.

L.M. : Si la pièce fait écho à ce qui se joue en Iran, elle semble toutefois largement dépasser ce contexte précis. Pourquoi ce choix de ne pas totalement ancrer Des sifflets et des chiens dans une culture désignée, pourquoi cette volonté de déterritorialiser ton œuvre, d’une certaine manière?

H.R. : Ce choix n’avait pas pour objectif d’effacer l’Iran. Au contraire, tous les signes essentiels de la pièce sont profondément liés à l’expérience iranienne. L’Iran est présent partout dans l’œuvre, parfois de manière explicite, parfois de manière plus souterraine.

Si j’ai choisi de ne pas nommer les personnages ou de ne pas ancrer l’action dans un lieu précis, c’est parce que je ne voulais pas que le spectateur considère cette histoire comme un phénomène lointain, limité à un seul pays.

Ce qui se passe en Iran ne concerne pas seulement les Iraniens. Les formes contemporaines de l’autoritarisme sont capables de circuler, de se transformer et de s’implanter ailleurs

L.M. : En quoi les sujets que ta pièce aborde entrent-ils donc en résonance avec l’état du monde ?

H.R. : Même si la pièce est profondément liée à l’expérience iranienne, les questions qu’elle soulève dépassent largement ce cadre. La surveillance, la manipulation de l’information, la méfiance envers la parole publique, les atteintes aux droits des femmes ou encore les conséquences psychologiques de la peur sont des phénomènes que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreuses régions du monde.

Ce qui m’intéresse, c’est de montrer que les formes de domination changent de visage selon les pays, mais qu’elles produisent souvent les mêmes effets : l’isolement, l’autocensure, la confusion entre le vrai et le faux, et parfois la perte de confiance entre les individus. C’est pour cela que je pense que cette histoire peut entrer en résonance avec des publics très différents, bien au-delà de l’Iran.

L.M. : À la lecture de ta pièce, il est vrai qu’on peut aisément faire le lien avec des enjeux qui nous concernent tous : la gestion, voire la surveillance de nos données personnelles sur internet ; les fake news et la perte de confiance qu’elles engendrent ; les scandales de prédation sexuelle… Depuis 2025, aux États-Unis, les sifflets sont devenus un moyen rapide d’alerter ses voisins de l’arrivée des agents de l’ICE, la police fédérale de l’immigration. La pièce Des sifflets et des chiens peut-elle se lire, aussi, comme une manière de donner, de siffler l’alerte ?

H.R. : Pour moi, l’Iran représente aujourd’hui une forme particulièrement organisée et sophistiquée de dictature, dont les mécanismes dépassent largement ses frontières.

J’ai le sentiment que ce modèle de contrôle, de surveillance et de manipulation des individus peut se diffuser et trouver des échos dans d’autres sociétés. En retirant certains repères trop précis, j’ai voulu attirer l’attention sur cette possibilité. La pièce est donc aussi une mise en garde : ce qui se passe en Iran ne concerne pas seulement les Iraniens. Les formes contemporaines de l’autoritarisme sont capables de circuler, de se transformer et de s’implanter ailleurs. Des sifflets et des chiens ne cherche pas tant à commenter une situation particulière dans un pays donné, qu’à interroger les mécanismes qui conduisent à la peur, au contrôle et à la restriction des libertés. À ce titre, elle peut être lue comme une invitation à rester vigilant face à toutes les formes d’autoritarisme, où qu’elles apparaissent.

Paradoxalement, c’est en rendant l’espace plus universel que j’ai voulu rendre l’avertissement plus concret.