L’auteur dramatique néerlandais Freek Mariën imagine une scène jeune public où les certitudes vacillent et le monde redevient un terrain de jeu.
Par Freek Mariën
Traduit du néerlandais par Sofiane Boussahel et Lola Bertels
Le théâtre politique est un sujet souvent sensible. Écrire du théâtre politique pour les enfants, c’est, semble-t-il, s’aventurer sur un terrain glissant. « Moralisateur », « orienté », « raisonneur », « condescendant », dit-on, comme si ce n’étaient pas des réseaux sociaux avides de profit qui endoctrinaient les enfants, mais l’élite culturelle. Sottises… Traiter de sujets politiques est nécessaire, même essentiel, au jeune public. À condition d’identifier les connaissances dont ce même public dispose déjà et celles que nous, les grands, nous avons perdues. À condition de considérer l’écriture politique non pas comme un moyen d’imposer des points de vue, mais plutôt comme la remise en question d’une vision du monde.
BOULE À NEIGE
Je suis tombé un jour sur une citation de Paul Auster qui résumait en une phrase ce que j’essaie de faire dans mon travail : « Ils ont mis le monde sens dessus dessous pour que leurs lecteurs, la tête en bas et les pieds en l’air, tentent de réinventer un monde à l’endroit. »
Dans les discussions autour de mon œuvre, le mot « politique » revient souvent, bien que je n’aie jamais eu explicitement l’ambition de faire du théâtre politique. Non, je veux retourner le monde comme une boule à neige, et faire retomber toutes les évidences et pensées prémâchées, les clichés et raisonnements alambiqués, pour voir ce qui se cache sous la neige.
Mon théâtre ne part pas d’un point de vue, mais d’un « non-comprendre », et de ce fait, il convoque précisément ceci : une question pour laquelle le public doit trouver sa propre réponse. Non pas un « voilà comment il faut penser », mais quelque chose qui invite le spectateur à s’intéresser à ce qui se trouvait auparavant sous la couche de neige des évidences.
Les enfants sont ici le plus gratifiant des publics. Ils se mettent plus souvent tête en bas et pieds en l’air, ils n’ont pas encore trop foulé la neige dans leur vision du monde. Il suffit de secouer un peu pour que tout se mette à tourbillonner.
À une époque où les règles du jeu de l’ordre mondial ont été mises sens dessus dessous et où nous sommes inondés de catastrophisme, de fake news et de deep fakes, il nous faut des enfants à l’esprit critique. Dans un monde où la morale est de plus en plus perçue comme une entrave, nous pouvons nous aussi, les grands, apprendre des enfants.
TERRAIN DE JEU
On dit souvent que la politique est trop compliquée pour les enfants. Ce n’est pas tant de la faute des enfants que de la nôtre. Nous avons inventé toute cette neige de conventions, d’opinions et d’objections. Tous ces récits. Et quand ces certitudes sont remises en cause, nous tassons la neige avec nos pieds.
Le terrain de jeu se trouve sous la neige tassée. Imaginez : vous écrivez une pièce sur trois personnages enfermés dans une pièce, ces trois personnages n’ont absolument pas conscience de l’existence du monde extérieur, mais soudain apparaît quelqu’un de nouveau, qui a ses propres règles et habitudes. Pour les adultes, il sera sans doute question d’immigration, alors que les enfants songeront à une famille recomposée. Mais pour les petits et les grands, il est surtout question de la manière dont nous appréhendons la relation avec autrui. (La pièce, pas encore traduite en français, s’intitule De schaar van de tsaar.)1
![De schaar van de tsaar [Les Ciseaux du tsar], m.e.s. Freek Mariën, 2017 © Tom Callemin](https://surlering.org/wp-content/uploads/2026/07/les-ciseaux-du-tsar-mise-en-scene-freek-marien-productie-van-het-kwartier-ism-ballet-dommage-2017-c-tom-callemin.jpg?w=1024)
De nombreuses choses du monde des adultes sont pour moi déjà compliquées ou alors je me demande comment une chose qui ne me paraît pas être naturelle semble être devenue une évidence sociale. Je recherche alors des métaphores pour mieux l’appréhender, me débarrasser des sentiments et des jugements figés et me concentrer sur la dynamique. Mettre le monde sur la tête et le regarder à nouveau : la boule à neige. Et il apparaît chaque fois que toutes ces dynamiques jouent elles aussi sur le terrain de jeu. Nous, les grandes personnes, jouons tout simplement dans un bac à sable plus grand.
Pour quelqu’un qui a compris ce parallèle, une représentation jeune public ne s’adresse plus seulement aux enfants, mais aussi aux adultes. Les évidences sont remises en question et sont confrontées aux règles morales restées simples des enfants, miroir de notre propre « réalisme ». Les dialogues entre parents et enfants à l’issue d’une pièce sont politiques. Une politique fondée sur une égalité, à partir de laquelle parent et enfant peuvent apprendre l’un de l’autre.
RÉCITS
Le monde dans lequel nous vivons n’est qu’une option parmi d’autres. Une grande partie de ce que nous nommons les faits repose sur des récits. Comprendre cela permet de réfléchir à une politique. Quand on regarde ses pas dans la neige, on se rend compte que toute cette neige qu’on a tassée repose sur des récits.
Dans En attendant, jouons les héros !, qui vient d’être traduit par Lola Bertels et Sofiane Boussahel, quatre gardes sont devant un mur. Ils ne savent pas ce qu’ils surveillent. Soudain, l’un d’eux disparaît sans qu’aucun des trois autres ne le voie. Chacun d’eux invente un récit en guise d’explication, leurs réalités volent en éclats.

Il en résulte une pièce qui parle aux enfants du manque et aux adultes du pouvoir, aux petits et aux grands de la manière dont on peut rebondir après un bouleversement. Les personnages se cherchent tantôt un bouc émissaire, tantôt une explication commune, et avant tout un mode de vie où leurs différentes vérités pourront coexister.
C’est précisément le cœur du théâtre : le rejet d’une vérité définitive, des perspectives variées placées les unes à côté des autres, finalement l’idée que le monde ne repose pas sur des faits, mais sur des récits. Des récits qui nous consolent, qui expliquent, qui nous donnent une idée sur laquelle nous appuyer.
Nous avons déjà suffisamment de pièces d’opinion qui abordent toujours leur sujet sous l’angle du raisonnement et de la lutte, mais le théâtre offre la possibilité de ressentir une histoire dans ce qu’elle a de vécu, pratique et profond, tant selon les perspectives que l’on croit connaître que par le côté dont on ignore tout.
L’Homme à la combinaison de plongée, traduit également par Sofiane et Lola, a été qualifié par la presse de puzzle de perspectives. Quatre actes, qui se distinguent par leur décor, leur genre et leurs personnages, racontent une histoire de combinaison de plongée échouée sur la côte norvégienne. On voyage grâce à trente-sept personnages du pastiche du thriller scandinave au drame familial en Syrie. Rien ne laisse supposer qu’on se trouve dans une pièce sur la crise des réfugiés, ce qui fait que tout ce qu’il y a de neige, d’opinions et de jugements reste bien à sa place, jusqu’à ce qu’on s’y retrouve plongé de manière brutale.
À une époque où un des dirigeants principaux de ce monde s’affiche avec une casquette qui vous raconte qu’il a « toujours raison sur tout » et où l’IA et les réseaux sociaux nous abreuvent toujours plus de leurs « vérités » prêtes à consommer, il est d’autant plus important de continuer de montrer aux enfants qu’un autre récit reste possible. Et à une époque d’endurcissement, nous avons besoin d’humanité pleinement ressentie : la diversité humaine dans un espace ouvert à d’autres réalités et opinions. Ouvert au théâtre.

CONCLUSION
Le théâtre n’est pas un lieu où l’on tranche le débat politique, mais où on le rend possible. Où la neige peut se répandre sans qu’on la tasse immédiatement. Où les vérités divergentes peuvent coexister, comme sur un terrain de jeu où les règles du jeu sont constamment discutées.
Comment les enfants profitent-ils de tout cela ? En découvrant qu’il est possible de réfléchir. Que les histoires sont fabriquées et que donc elles peuvent être aussi fabriquées d’une autre manière. Que le monde n’est pas une donnée figée, mais un endroit dans lequel on peut jouer, déplacer et réorganiser les choses.
Dans un monde sans cesse plus bruyant et plus monolithique, c’est là sans doute ce qu’on peut faire de plus politique : vivre le doute en toute confiance. Ne pas le considérer comme une faiblesse, mais comme une forme d’attention, le moment où la neige tourbillonne encore et où le bac à sable réapparaît.